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Isabelle Eberhardt

Biographie: (Genève, 1877 - Aïn Sefra - 1904) a fait de sa courte vie un grand voyage. Déguisée en homme, elle parcourt le Sud algérien, adopte la religion musulmane, et partage le quotidien des bédouins. Elle meurt à 27 ans en plein désert dans la crue d'un oued. Sa passion pour l'écriture nous permet d'avoir aujourd'hui des textes passionnés et passionnants sur une époque et des lieux peu connus.

Isabelle Eberhardt est née à Genève le 17 février 1877 à la villa Fendt, située dans le quartier des Grottes. Isabelle est la fille illégitime de réfugiés russes : Natalia de Moerder, née Eberhardt, et Alexandre Nicolaïevitch Trofimovsky, dit Vava. La légende lui attribue parfois le poète Arthur Rimbaud comme père. Désireux de préserver leurs enfants et de ne pas susciter la désapprobation sur leur liaison, à l'époque peu conformiste, Natalia et Vava décident de rester en Suisse après la naissance d'Isabelle.

La famille s'installe à Meyrin, à la Villa Neuve. Isabelle y passe son enfance en compagnie de quatre des enfants de Natalia: Nicole, Augustin, Natalie et Volodia. Cette famille recomposée, cosmopolite et si peu conformiste, attirait l'attention. Isabelle Eberhardt fut d'abord instruite par son père Vava.

Elle fréquenta ensuite l'école secondaire. La Villa Neuve était un lieu de rencontre cosmopolite. On y entendait parler le russe, le français, l'allemand, l'italien et l'arabe, parfois aussi le grec et le latin. Isabelle Eberhardt a ainsi grandi dans un environnement multiculturel et intellectuel puisque la maisonnée regorgeait de livres dans différentes langues.

Cette effervescence culturelle et cosmopolite développa chez elle une intarissable soif de découverte et éveilla, semble-t-i, les soupçons de la Police des étrangers.

En 1883, l'aîné des enfants, Nicola, quitta le domicile familial pour s'engager dans la Légion étrangère. Isabelle entendit parler pour la première fois de l'Algérie.

Par mesure d'économie, Isabelle portait les vêtements de ses frères, mais prit bientôt goût aux vêtements masculins dont elle aimait s'affubler pour déambuler dans les rues de Genève.

En 1888, Augustin, autre second demi-frère d'Isabelle Eberhardt, s'engagea dans la Légion étrangère et gagna à son tour l'Algérie. Elle se mit aussitôt à apprendre l'arabe et le kabyle ainsi que le dessin pour pouvoir réaliser des croquis. Elle ne rêva plus que de voyages et de récits. C'est ainsi qu'elle chargea son frère de tenir à jour scrupuleusement un journal sur sa vie de légionnaire. Elle-même prit le pseudonyme de Nicolas Podinsky et tint une correspondance avec un ami matelot de son frère.

Ses rêves d'aventure et de voyages se concrétisèrent d'abord par des récits écrits à quatre mains avec son frère et par sa correspondance.

En 1895, Isabelle Eberhardt est âgée de dix-huit ans. Ses premières nouvelles sont publiées dans divers journaux. On citera " Infernalia " parue dans La Nouvelle Revue parisienne puis " Vision du Maghreb ". Isabelle Eberhardt y décrit l'Algérie qu'elle n'a pourtant encore jamais visitée.

En mai 1897, Isabelle Eberhardt effectue, enfin, son premier voyage en Algérie. Elle est accompagnée de sa mère qui souhaite se rapprocher de son fils Augustin. Les deux femmes se convertissent à l'Islam et Isabelle prend le pseudonyme masculin arabe de Mahmoud. La mère d'Isabelle, Natalia de Moerder, décéda peu après, en novembre 1897, à l'âge de 59 ans. En 1898, l'organe de presse L'Athénée publie les nouvelles d'Isabelle. Suite à une dispute avec le directeur, sur fond d'antisémitisme et d'affaire Dreyfus, Isabelle Eberhardt ne fut plus publiée et se trouva sans ressources.

Elle débute à cette époque la rédaction de Rakhil, roman d'amour entre un étudiant musulman et une jeune fille juive, qui l'accompagnera partout mais qu'elle n'achèvera pas.En 1899, Isabelle perdit son frère Volodia qui mit fin à ses jours puis son père Vava.

En juin 1899, Isabelle et son frère Augustin gagnent Tunis. Isabelle poursuit seule la route vers l'Algérie. Déguisée en homme, elle est vêtue d'un burnous blanc et coiffée d'un turban. La confusion autour de son identité (une femme vêtue comme un homme qui se fait appeler Mahmoud Saadi mais possède un passeport russe au nom d'Isabelle de Moerder) sème le trouble parmi les autorités. Difficile en effet d'imaginer une femme voyageant seule par plaisir dans ces contrées arides ! Elle put toutefois résoudre ces difficultés administratives et poursuivre son périple. Elle côtoie les caravanes et les convois militaires et écrit pour un journal qui lui a commandé ses impressions de voyage.

Isabelle Eberhardt rencontra l'amour de sa vie en la personne de Slimène Henni, un soldat des corps de cavalerie indigène de l'armée française en Afrique du Nord. En janvier 1901, elle fut victime d'une tentative d'assassinat à Béhina.

Il est évident que le mode de vie d'Isabelle Eberhardt, sa liaison avec un indigène, suscitaient la désapprobation des colons. Son mariage avec Slimène fut refusé par l'armée française. En mai 1901, les autorités françaises l'enjoignent de quitter l'Algérie. Elle gagna Marseille, sous un faux nom et vêtue d'un bleu de chauffe pour voyager en 4ème classe, non autorisée aux femmes.

Isabelle Eberhardt fut convoquée à Constantine en qualité de victime et témoin dans le procès qui devait s'ouvrir le 18 juin 1901, suite à la tentative d'assassinat dont elle avait été victime. Elle rédigea une lettre dans un quotidien d'Alger qui donnait sa version des faits. Le coupable fut finalement condamné et Isabelle bannie d'Algérie. On estimait que son mode de vie et ses déguisements étaient des facteurs de troubles.

Elle finit par obtenir l'autorisation d'épouser civilement Slimène le 17 octobre 1901 à Marseille. Le couple rejoint l'Algérie le 14 janvier 1902. Isabelle Eberhardt reprend ses voyages dans le désert. Elle semble s'intéresser particulièrement à l'hydrologie du désert : oueds, sources, torrents. De retour à la capitale, Victor Barrucand lui offre un poste d'envoyée spéciale pour le journal " L'Akhbar ". Elle collabore aussi avec Luce Denaben, directrice de l'école-ouvroir des filles musulmanes d'Alger. Pour la première fois de sa vie, Isabelle Eberhardt peut véritablement vivre du journalisme. Slimène obtient lui un poste d'interprète. Isabelle se rapproche également d'un groupe d'écrivains éditant une revue littéraire " La Grande France ".

La soif des grands espaces la reprend. Elle repart, de plus en plus longtemps, à travers les immensités du Sahara. Ses périples sont publiés régulièrement dans " L 'Akhbar " où elle tient une colonne. Dans ses nouvelles, si riches en couleurs et atmosphères, Isabelle Eberhardt n'hésite pas à défendre les fellahs et à s'élever contre la colonisation. En 1903, elle se rend à Aïn Sefra où un conflit de frontière fait rage entre le Maroc et l'Algérie. Elle officiera comme " reporter de guerre ", sans doute une première pour une femme. Ses articles et analyses politiques étaient prisés par de nombreux journaux dont le " Mercure de France ". Elle se lia d'amitié avec le colonel Lyautey, futur Maréchal de France.

Le 21 octobre 1904, Slimène, en permission, la rejoignit à Aïn Sefra. Ce jour fut le dernier d'Isabelle Eberhardt.

La ville d'Aïn Sefra fut en effet le théâtre d'une catastrophe naturelle. L'oued se transforma en torrent furieux et la ville fut emportée. Slimène fut retrouvé vivant, mais Isabelle, affaiblie par le paludisme, n'avait pas pu fuir. On la retrouva dans les ruines de sa maison, vêtue de son habit de cavalier arabe. Isabelle fut enterrée au cimetière musulman. On retrouva ensuite le manuscrit de " Sud Oranais " que Barrucand fit publier un an plus tard.

Emportée à l'âge de 27 ans, Isabelle Eberhardt laisse des nouvelles et récits de voyage rédigés au cours de sa vie romanesque. Bien qu'elle ne reçut pas, de son vivant, la consécration littéraire à laquelle elle aspirait, Isabelle Eberhardt a lancé un nouveau genre de littérature coloniale, dénuée de préjugés.

De la mort, elle a écrit :

" Tout le grand charme poignant de la vie vient peut-être de la certitude absolue de la mort. Si les choses devaient durer, elles nous sembleraient indignes d'attachement. " (A l'ombre chaude de l'Islam)

Les éditions Joëlle Losfeld entament la publications des écrits d'Isabelle Eberhardt dans une «édition du centenaire 1904-2004».

«Je ne suis qu'une originale, une rêveuse qui veut vivre loin du monde, vivre de la vie libre et nomade, pour essayer ensuite de dire ce qu'elle a vu et peut-être de communiquer à quelques uns le frisson mélancolique et charmé qu'elle ressent en face des splendeurs tristes du Sahara.»

C'est dans le dépouillement du désert qu'Isabelle Eberhardt écrit, inlassablement, le cœur battant de mille sensations que lui procure le moindre détail. Loin de l'archétype de l'écrivain voyageur en mal de sensations exotiques, et qui s'enivre de ses propres rêves, Isabelle Eberhardt est l'expression d'une fusion avec cette terre d'accueil. Dans son approche du Maghreb, elle rompt complètement avec l'orientalisme et le pittoresque et décrit les algériens dans leur situation de peuple colonisé. Elle devient un étonnant témoin de la réalité algérienne.

Écrivain calomnié de son vivant, reconnu et encensé après sa disparition, sa vie et son oeuvre sont intimement liées.

 

Ouvrages:

Au pays des sables:

Présentation

« C’était l’heure élue, l’heure merveilleuse au pays d’Afrique, quand le grand soleil de feu va disparaître enfin, laissant reposer la terre dans l’ombre bleue de la nuit. »

Histoires simples de la vie quotidienne, et de ses bonheurs. Parfois aussi de ses malheurs, de sa rudesse. Histoire d’hommes et de femmes d’une autre culture, d’une autre époque. On oserait presque dire d’un autre monde. Mais non : ces gens vivaient, se battaient, s’aimaient (d’un amour aussi torride que leur région, pour faire une comparaison un peu facile) dans un « Sahara âpre et silencieux, avec sa mélancolie éternelle, ses épouvantes, ses enchantements. » Là où tout est de sable et de pierre, et où « rien ne reverdira jamais. ».Si ces textes nous donnent des descriptions précises de la vie d’une société, de nombreuses phrases renseignement également sur leur auteur. « Comme toujours en route, dans le désert, je sens un grand calme descendre en mon âme. Je ne regrette rien, je ne désire rien, je suis heureuse. » Comment ne pas l’être, pour cette femme à la fois humble et exceptionnelle, et dans « un pays ensorcelant, pays unique, où est le silence, où est la paix à travers les siècles monotones. Pays du rêve et du mirage. ».On reconnaît Isabelle à son écriture, son sens du détail, tous les détails, qui finit par construire une vue d’ensemble qui comble le lecteur, malgré la brièveté des textes.Les textes de ce recueil relatent des faits, des aventures, de la période El Oued, en 1900, mais n’ont été rédigés que plusieurs mois après. On y trouvera : Au pays des sables, Fantasia, Printemps au désert, Dans la dune, entre autres.

Les premières lignes de Au pays des sables : « Il est des heures à part, des instants très mystérieusement privilégiés, où certaines contrées nous révèlent, en une intuition subite, leur âme, en quelque sorte leur essence propre, où nous en concevons une vision juste, unique et que des mois d’étude patiente ne sauraient plus ni compléter, ni même modifier. »

L'Écriture de sable: (Récits) - Editions Barzakh, Alger, 2002 .Réédition de Écrits sur le sable (Récits) - GRASSET ET FASQUELLE, ISBN : tome 1, 2-2463-9221-7, 1988. tome 2, 2-2463-9231-4, 1990

Dans les journaux

La Nouvelle République - 22 avril 2007
«L’écriture de sable» d’une éternelle incomprise

Il s’agit d’une réédition des années 2000 de nouvelles d’une femme qui a beaucoup voyagé sans que personne n’ait pu en connaître, jusqu’à à ce jour, les vraies raisons, l’écrivaine ayant toujours été singulière jusque dans sa tenue vestimentaire.

Elle a immortalisé des voix, des lieux, des odeurs et saveurs, mais a attiré les regards de tous parce qu’il lui arrivait même de s’habiller en homme. On l’a vue portant gandoura, burnous. Pour ceux qui ne la connaissent pas, Isabelle Eberhardt est née en Suisse, en 1877, bien que d’origine russe, et morte en Algérie en 1904, emportée par les eaux d’un oued en crue à Aïn Sefra. Quelle vie brève et tragique !

Mais par sa capacité à bien scruter ce qui l’entoure, son esprit vif et son sens de la vie et des relations humaines, elle aurait laissé derrière elle une œuvre monumentale, si sa vie avait été plus longue.

«L’écriture de sable» est un ensemble de nouvelles composées dans un style merveilleux. Pourtant, elle qui était d’origine russe, née en Suisse, de nationalité probablement française, en sa qualité d’Européenne qui a choisi de vivre en Algérie au milieu d’une population ne parlant que les langues populaires du pays, on se demande comment et où elle a pu acquérir un niveau de langue suffisant pour écrire.

C’est une femme qui a beaucoup voyagé, contemplé le Sud en le parcourant dans tous les sens, pris des notes, à une époque où les communications étaient assez difficiles. Certains l’avaient même soupçonnée d’espionnage au profit de l’administration ou de l’armée française. En fait, elle s’est parfaitement intégrée à l’Algérie qu’elle aurait même choisie comme pays d’adoption à la manière d’Etienne Dinet qui avait pris la décision de se convertir à l’Islam, sous le nom de Nacer Eddine, après avoir été émerveillé par Bou Saâda; il était peintre d’origine parisienne.

Des œuvres littéraires, témoins d’un temps

Ses pérégrinations et sa mort prématurée ne lui ont pas laissé le temps de composer des romans, des œuvres théâtrales, un journal. Ses nouvelles tenaient lieu de journal. Lorsqu’on examine les titres, on comprend bien qu’il s’agit d’une femme qui a beaucoup admiré, retenu, noté sur des carnets de voyage, ce qui la frappait le plus ou qu’elle trouvait d’insolite, elle en tant qu’étrangère face à une société restée attachée à ses traditions ancestrales et vivant au milieu de paysages changeants et tous merveilleux par leurs caractères particuliers.

Elle a relevé tout ce qui, pour l’autochtone, pouvait paraître banal parce qu’il faisait partie d’un vécu répété à l’infini. En écrivant, elle a su choisir les mots exacts qui rendent avec la précision voulue chaque portrait, chaque description d’espace, sans exclure la moindre pratique ou rite d’antan. Tout ce qui lui avait paru nouveau, voire étrange, était enregistré. Nous avons choisi de vous donner un avant-goût de son art de peindre minutieusement par cet extrait joint à la page de couverture : «Il faisait sombre dans ce vieux réduit barbaresque, rêver et s’alanguir en de longues inactions, dans le désir d’anéantissement lent, sans secousse, d’une âme lasse».

Ne devrait-on pas se poser la question de savoir comment une femme aussi jeune, qui ne parlait pas la langue du pays, a pu avoir accès à des informations précises concernant la mentalité, les traditions, la vie au quotidien d’une société hospitalière certes, mais tout de même méfiante vis-à-vis de l’étrangère. Voici un passage étonnant puisque venant d’un auteur qui n’a aucun rapport avec le milieu décrit. Parlant d’une fille des Aurès, voici ce qu’elle dit :

«Fille de bûcheron, Achoura avait longtemps poursuivi l’indicible rêve de l’inconscience en face des grands horizons bleus de la montagne et de ses sombres forêts de cèdres. Puis, mariée trop jeune, elle avait été emmenée par son pari dans la triste et banale Batna, ville de casernes et de masures, sans passé et sans histoire. Cloîtrée, en proie à l’ennui lourd d’une existence pour laquelle elle n’était pas née. Achoura avait connu toutes les affres du besoin inassouvi de la liberté».

On remarque, à la lecture, qu’Isabelle avait du talent pour le style descriptif ou narratif, mais qu’elle avait aussi ce don de combler des vides par son esprit inventif; «ville sans passé et sanas histoire» nous paraît trop choquant pour ne pas en être la preuve.

Quelques récits de circonstances émaillés de fiction

Le genre «journal» existait bien de son temps, mais l’auteur a préféré l’appellation «nouvelles» pour ses récits merveilleux qu’elle n’oubliait jamais de construire comme œuvres de témoignage d’une étrangère non pas seulement à l’Algérie, mais aussi à la société française auxquelles elle a réussi à se mêler. Au fil de nos lectures, nous avons relevé ce qu’il y a de meilleur. Comme ici, elle parle d’El Oued, dans le Sud algérien, et ce qu’elle a vécu de sensationnel chez les uns et les autres.

«C’est la nuit, au nord d’El Oued, sur la route de Béhima. Nous rentrions, un spahi et moi, d’une course à une zawiya lointaine, et nous gardions le silence. Oh ! ces nuits de lune sur le désert de sable, ces nuits incomparables de splendeurs et de mystère ! Le chaos des dunes, les tombeaux, la silhouette du grand minaret blanc de Sidi Salem, dominant la ville, tout s’estompait, se fondait, prenait des aspects vaporeux et irréels».Puis, nous devons être dans ce qu’on pourrait appeler un palais turc ou un intérieur auquel elle avait eu accès et pour lequel elle avait consacré une description poétique et dont les détails sont dignes d’un peintre talentueux : «Un vieux cep de vigne se tord contre la chaux roussie de la muraille et retombe sur les faïences vertes, encore brillantes, de la fontaine turque en une étreinte lasse et fraternelle».

Ce que nous devons ajouter, c’est son choix judicieux des thèmes les plus représentatifs de la société algérienne à une époque déterminée de son histoire. En ces temps-là, les devins, diseurs de bonne aventure, derviches de toutes catégories, exerçaient librement à la faveur d’un esprit superstitieux très répandu et de la complicité de l’administration coloniale. Elle parle d’une journée passée chez une derouïcha qui a su tromper des femmes sur leur devenir. Imaginez la suite !

Boumediene A.


Le Matin - 24 mars 2002
Magie du verbe et du désert

Lire et relire Isabelle Eberhardt. L'exercice n'aura qu'un seul résultat, une lecture où le lyrisme n'est plus un péché mignon, mais le témoignage d'une femme à la vie tragique. À cheva l entre deux siècles, entre deux mondes, Isabelle Eberhardt (1877-1904) découvre le Maghreb et, surtout l'Algérie récemment colonisée. Mais à l'opposé des orientalistes qui cédèrent à l'exotisme du pays " maure ", l'œuvre d' Isabelle Eberhardt, voyageuse à l'âme tourmentée par une quête de liberté absolue, pose le regard du poète ébloui par tant de lumières et de couleurs. Les senteurs de la Casbah aux maisons voûtées, l'ivresse du désert sans limite, les joies et les malheurs des gens de la steppe sont les sources d'inspiration de la voyageuse, de la journaliste et de l'écrivaine.

Les personnages, hommes enveloppés dans leur burnous et femmes drapées dans leur melhafa, sont décrits dans leurs attitudes de paysans, de citadins et de nomades. Sans préjugé aucun, les nouvelles d' Isabelle Eberhardt, que rééditent les éditions Barzakh dans la collection L'œil du désert, ont valeur de document historique agrémenté du plaisir de la lecture. La poésie est partout, l'auteur mêle récits par elle-même vécus et scènes de la vie sur lesquelles vient s'articuler l'humeur tourmentée de la jeune femme.

Structuré en deux parties, Obscurité et Femmes, le recueil rassemble une dizaine de nouvelles extraites de Pages d'Islam paru en 1920. Le Mage, la première nouvelle, imprime le ton au contenu des autres récits. Une description de la Casbah, qui n'avait alors rien à envier ni à Fès, la spirituelle, ni à Meknès, l'impériale, y est rapportée avec minutie et mélancolie : " Il faisait sombre dans ce vieux réduit barbaresque, rêver et s'alanguir en de longues inactions, dans le désir d'anéantissement lent, sans secousse, d'une âme lasse. "

Alger est également racontée comme ville cosmopolite où se croisent musulmans, chrétiens et juifs…

Une autre nouvelle, La Main, plus proche encore de la personnalité de l 'auteur, évoque la voleuse de main de cadavre. Sorcellerie qui suscita, à la place de l'horreur légitime en de pareilles circonstances, la curiosité d'un esprit disposé à s'abandonner à l'aventure. Dans la seconde partie de l'ouvrage, Femmes, Isabelle Eberhardt écrit des amours jamais heureux. C'est peut-être dû au tempérament de cette jeune femme qui, fuyant une enfance austère, préféra se vêtir en homme. Fiancée, Taalith, Portrait de Naïlia sont autant de passions interdites vécues dans l'intimité d'une tente de nomade ou sur la couche d'une prostituée au visage fardé et à la poitrine alourdie de bijoux clinquants. Dans ce livret au format sympathique, les mœurs de l'époque sony dépeintes avec le seul souci de raconter. Là réside l'intérêt des nouvelles d' Isabelle Eberhardt.

Samir Benmalek


El Watan - 28 mars 2002
L’ECRITURE DE SABLE D' ISABELLE EBERHARDT
La femme du désert

Le personnage d’Isabelle Eberhardt est intimement lié au désert. Elle fut jusqu’au dernier souffle de sa vie amoureuse du Sud algérien.

Femme de lettres, elle mourut en 1904, emportée par la crue d’un oued à Aïn Sefra. Dans leur collection L’Œil du désert, les éditions Barzakh viennent de mettre à la disposition des amoureux du désert un livre intitulé L’Ecriture de sable d’Isabelle Eberhardt. En fait, cette nouvelle est extraite de Pages d’Islam, écrit en 1920. D’orignine russe, Isabelle Eberhardt est née en 1877. Elle eut une vie brève et tragique à la fois. Cette jeune femme était une artiste «ardente, tourmentée d’infini, éprise d’absolu : une âme qui sent le malheur et la mort».

Eprise du désert et de son compagnon Slimane Ehni, qui deviendra plus tard son mari, elle a mené une existence anticonformiste, tranchant avec sa féminité. En effet, elle se plaisait à s’habiller comme un homme. Isabelle Eberhardt était avant tout cette femme à la coupe à la garçonne, sapée d’un burnous et d’un chèche. Si le désert était son oxygène, sa passion était l’écriture. A travers les onze nouvelles proposées — structurées en deux thèmes, L’Obscurité et Femmes — l’auteur laisse galvauder son esprit.

Elle décrit dans ses nouvelles — dont entre autres Le Mage, La Main, L’Ecriture de sable, Le Magicien, Le Meddah, La Drouicha, Le Taleb, Femmes, Le Portait de l’Ouled Naïl, Fiancée, Taâlith, Femmes d’amandiers — des scènes de la vie quotidienne avec une touche poétique et sensuelle. Dans la première nouvelle Le Mage, elle décrit avec force détails le quartier mauresque dans lequel elle habitait. En bonne observatrice, elle fait une description détaillée de son voisin, habitant sur une autre terrasse en contrebas. Dans les autres nouvelles abordées, Isabelle Eberhardt fait la description minutieuse des décors, des tenues et des rituels. «Cependant, l’écriture va bien au-delà du simple exotisme. Y affleurent la sensibilité d’esthète de l’auteur, une grande poésie mêlée de sensualité. Enfin s’y pressent la mélancolie de cette jeune errante qui aimait se sentir seule, puissante et malheureuse.»

Par N. C.

 

La Dépêche de Kabylie - 18 janvier 2007
Vivre loin du monde

Depuis la nuit des temps, la femme a suscité des débats houleux. Les visions des uns butent sur celles des autres. De ceux qui la considèrent comme un être faible, à ceux qui lui octroient le droit d’être l’égale de l’homme, en passant par ceux qui ne la voient qu’en objet sexuel, manipulé au gré de l’homme, la femme a pourtant su toujours tirer son épingle du jeu.La femme dans la société musulmane, ou la femme en Islam tout court, ce sujet paraît quelque peu délicat, voire tabou, pour ne pas provoquer et réveiller les vieux démons.Cependant, des initiatives ne manquant pas d’audace sont à mettre au compte de quelques auteurs téméraires, sans pour autant être taxés de féministes. Ces auteurs sont prêts à mettre à nu certaines des traditions des comportements humiliants.

Isabelle Eberhardt, qui n’est pas étrangère à l’Algérie en y étant décédée en 1904, emportée par une crue d’un oued à Ain-Sefra, n’a pas mis de gants pour creuser dans les profondeurs de la société algérienne afin de satisfaire sa curiosité et sa soif de vérité, et ainsi éclairer la lanterne de l’opinion publique sur le sujet.

Isabelle Eberhardt disait : "Je ne suis qu’une originale, une rêveuse qui veut vivre loin du monde, vivre de la vie libre et nomade, pour essayer ensuite de dire ce qu’elle a vu et peut-être de communiquer à quelques-uns le frisson mélancolique et charmé qu’elle ressent en face des splendeurs tristes du Sahara." Eberhardt, née en 1877 en Suisse, d’origine russe est une artiste et écrivaine ardente et éprise d’absolu, jusqu’à son ultime souffle. Elle fréquenta ensuite l’école secondaire.

La Villa Neuve était un lieu de rencontres cosmopolites. On y entendait parler le russe, le français, l’allemand, l’italien et l’arabe, parfois aussi le grec et le latin. Isabelle Eberhardt a ainsi grandi dans un environnement multiculturel et intellectuel puisque la maisonnée regorgeait de livres dans différentes langues.Cette effervescence culturelle et cosmopolite développa chez elle une intarissable soif de découverte et éveilla, semble-t-il, les soupçons de la Police des étrangers.

En 1883, l’aîné des enfants, Nicolas, quitta le domicile familial pour s’engager dans la Légion étrangère. Isabelle entendit parler pour la première fois de l’Algérie.Par mesure d’économie, Isabelle portait les vêtements de ses frères, mais prit bientôt goût aux vêtements masculins dont elle aimait s’affubler pour déambuler dans les rues de Genève.

En 1888, Augustin, autre second demi-frère d’Isabelle Eberhardt, s’engagea dans la Légion étrangère et gagna à son tour l’Algérie. Elle se mit aussitôt à apprendre l’arabe et le kabyle ainsi que le dessin pour pouvoir réaliser des croquis. Elle ne rêva plus que de voyages et de récits. C’est ainsi qu’elle chargea son frère de tenir à jour scrupuleusement un journal sur sa vie de légionnaire. Elle-même prit le pseudonyme de Nicolas Podinsky et tint une correspondance avec un matelot ami de son frère.Ses rêves d’aventure et de voyages se concrétisèrent d’abord par des récits écrits à quatre mains avec son frère et par sa correspondance.

L’écriture de sable qui est un recueil de nouvelles tiré de Pages d’Islam, publié en 1920 montre des scènes de l’Algérie coloniale, où se profilent dans la pénombre d’une ruelle ou dans la nuit dangereuse, les silhouettes d’un “meddah’’ ou d’une “derouicha’’.Cet ouvrage qui se lit d’une seule traite, sans ennui et sans encombrement aucuns, est réparti en deux chapitres. Le premier est intitulé Obscurité est à son tour porteur de sept nouvelles : Le mage, La main, L’écriture de sable, Le magicien, Le meddah, Le Taleb et La derouicha.Quant au second, il porte le titre de détours de femmes, et contient quatre nouvelles courtes mais significatives, renseignant sur l’existence que mènent la plupart des filles d’Eve, dans la société musulmane à une certaine époque. Ces nouvelles s’intitulent : Le portrait de l’Ouled Nail, Fiancée, Taalith et Fleurs d’Amandiers.

Dans Le portrait de l’Ouled Nail, l’auteure met en relief le mariage et l’amour interdits entre deux niveaux sociaux différents. Noblesse de sa famille oblige, Mohand El Arbi est éloigné de sa bien-aimée Achoura, issue d’une famille paysanne . Certes, les barrières et les intimidations, si elles éloignent les amants, ne peuvent cependant empêcher le cœur de l’un de battre pour l’autre. Promu caid à des centaines de kilomètres de sa ville natale, donc de son amour, le jeune homme n’a pas cessé d’envoyer des lettres à Achoura, où se conjuguent promesses de fidélité, d’amour et de retour. Mais, au fil des temps, les lettres cessèrent et l’espoir de Achoura avec.

Son chagrin est insurmontable malgré son mariage avec Abadi, qu’elle n’aimera jamais comme Mohand El Arbi. Abadi, joueur invétéré et ivrogne insatiable, finit par regagner les troupes de l’armée coloniale. La malheureuse rentrera alors dans l’ombre et la retraite d’un foyer musulman, où elle mènera désormais une vie monacale.

Cette œuvre met à nu quelques tabous qui persistent encore dans les sociétés paternalistes. On peut lire en page 72 “comme il fallait s’attendre, Mohamed se leva et sortit brusquement : il ne convenait pas à un homme de, à un djouad (notable) de pleurer devant une femme.”L’écriture de sable est un livre à lire et à relire sans modération. Il est réédité chez Barzakh Editions, avec illustration de la couverture par le talentueux et célèbre Arezki Larbi.

Salem Amrane

Lettres et journaliers:

Présentation

«Nomade j’étais, quand toute petite je rêvais en regardant les routes, nomade je resterais toute ma vie, amoureuse des horizons changeants, des lointains encore inexplorés.»

Depuis son arrivée en Algérie en mai 1897, à l'âge de vingt ans, et jusqu'à sa mort en 1904, Isabelle Eberhardt n'a cessé d'accomplir, avec audace, son magnifique rêve d'aventure et d'écriture. Précisément, le livre que voici établi, présenté et commenté par Eglal Errera regroupe les meilleurs textes narratifs d Isabelle (journaux, écrits intimes, reportages) et les éclaire par le récit de ses voyages et de sa vie.

Vie d’aventure, mais également vie de littérature.

« Il n’y a qu’une chose qui puisse m’aider à passer les quelques années de vie terrestre qui me sont destinées : c’est le travail littéraire, cette vie factice qui a son charme et qui a cet énorme avantage de laisser presque entièrement le champ libre à notre volonté. »


Isabelle a beaucoup écrit, dans un style particulier : sobriété, concision, précision. Ses textes (journaux, nouvelles) donnent des descriptions précises de la vie du désert, parfois à peine romancées, à partir de choses vues au cours d’une existence brève mais exaltante, et grâce à une compréhension intime de cette culture qui ne qui était pas proche a priori.

« Dehors, tout se tait, tout rêve et tout repose, dans la clarté froide de la lune. »

«… Peu importeraient la misère, réelle maintenant, et la vie cloîtrée parmi les femmes arabes… Bénie serait même la dépendance absolue où je me trouve désormais vis-à-vis de Rouh'… Mais ce qui me torture et me rend la vie à peine supportable, c'est la séparation d'avec lui et l'amère tristesse de ne pouvoir le voir que rarement, quelques instants furtifs. Que m'importe le reste, à moi qui revis, quand, comme hier, je le tiens dans mes bras et que je regarde ses yeux « face à face ».

Le voilà donc né, inconsciemment, involontairement, le grand amour de ma vie, que je ne croyais jamais devoir venir !Quels tourments et quelles joies, quelles désolations et quelles ivresses !. »

Isabelle Eberhardt - Lettres et journaliers

Yasmina: (Nouvelle)

Présentation

«Elle avait été élevée dans un site funèbre où, au sein de la désolation environnante, flottait l'âme mystérieuse des millénaires abolis. Son enfance s'était écoulée là, dans les ruines grises, parmi les décombres et la poussière d'un passé dont elle ignorait tout. De la grandeur morne de ces lieux, elle avait pris comme une surcharge de fatalisme et de rêve. Étrange, mélancolique, entre toutes les filles de sa race : telle était Yasmina la Bédouine... »

Isabelle Eberhardt - Yasmina

Dans l'Algérie sauvage et orgueilleuse, l'occupant français pose sa marque. Deux mondes opposés s'attirent et se rejettent... Écrites entre 1900 et 1904, les nouvelles d'Isabelle Eberhardt sont une initiation passionnée au monde arabe et au désert.

Autres nouvelles:  "Pleurs d'amandiers"; "Le Major" ;"La Rivale".

 

Notes de route. Maroc - Algérie - Tunisie :

Présentation

Drapée dans les plis de son burnous, bottée en cavalier filali, c'est déguisée en homme qu'Isabelle Eberhardt (1877 - 1904) a parcouru les immenses étendues sahariennes. Fière de son existence de femme libre, elle a vécu ses "aventures de la route" à la manière des soldats bédouins du Sud oranais, contrainte de faire oublier son identité féminine pour participer aux expéditions les plus risquées. La vie d'Isabelle Eberhardt, après avoir passionné toute l'Algérie, s'acheva par une mort tragique, précisément au cours d'un séjour dans le Sud oranais, où elle est depuis lors enterrée. Cette réédition des Notes de route est enrichie d'une quarantaine de photographies et illustrations d'époque spécialement sélectionnées par Jean-Marc Durou. Elles offrent au lecteur un fascinant panorama des paysages et des personnages qu'a pu croiser Isabelle Eberhardt lors de ses voyages.

 

Amours nomades :

Présentation

Ecrites au début du vingtième siècle au cœur du Maghreb et nourries de l'intimité qu'Isabelle Eberhardt partage avec les gens du désert, ces vingt nouvelles décrivent le désespoir de la passion amoureuse devant les interdits du clan et la fragilité humaine.À travers ces amours mixtes " orient-occident " réprouvées par les deux cultures, précurseurs, fragiles et vouées au drame, quand elles ne sont pas transcendées par la foi, l'auteur, comme dans un miroir, est au plus près de lui-même.Ce récit est le fruit de sept années d'errance dans le désert, d'une jeune femme qui usa d'une double identité. Ainsi, quand elle meurt en 1904, à l'âge de vingt-sept ans, noyée dans la crue d'un oued, est inscrit sur sa tombe Isabelle Eberhardt, écrivain, Mahmoud Saadi, baroudeur mystique du Sahara.En proposant une nouvelle lecture de son œuvre les " Editions du Centenaire " veulent perpétuer son souvenir...

 

Isabelle Dans les journaux Algérien:

Watan - 14 décembre 2006
Témoignage sur le pays de l’ocre

Vingt-sept ans à peine d’existence, mais un parcours d’une telle originalité fascinant. Comment la passion d’une jeune fille, née à la fin du XIXe siècle, a-t-elle pu la mener des rives du lac Léman au Sahara algérien ?

L’histoire ambitieuse, mais aussi tragique, d’une femme qui avait traversé la Méditerranée, à la recherche de la terre du Soleil-Levant. Née en 1877 en Suisse, d’une mère française et d’un père russe, Isabelle a été très tôt fascinée par l’ocre de son pays préféré, l’Algérie. Ayant épousé un maréchal des logis de spahis, Slimane Ehni, Isabelle a parcouru presque tout le désert algérien, d’Est en Ouest.

« Je suis née musulmane et je n’ai jamais changé de religion », a-t-elle écrit. Son appartenance à l’Islam lui a permis d’être plus proche des habitants du Sud auxquels elle avait accordé une grande générosité et sensibilité. Aujourd’hui, les universitaires et les gens de lettres la considèrent comme une des icônes de la littérature de voyage du Maghreb sinon du monde. Son recueil de nouvelles, L’écriture de sable, se compose de onze textes (extraits de son ouvrage Pages de l’Islam, Fasquelle éditions, Paris 1920), répartis en deux chapitres aux titres courts : Obscurité et Femmes.

À travers ses nouvelles, dans un français mêlé à la langue courante locale, Isabelle Eberhardt montre une large connaissance des traditions arabo-musulmanes. Elle indique précisément les noms des lieux et des personnes. Autant qu’elle a aimé sa terre d’exil et d’adoption, elle a défendu avec acharnement la cause des Algériens, appelant naïvement les autorités françaises à leur intégration au même niveau que les colons, à une époque où même l’idée d’égalité était bannie. Elle fut de son temps l’unique femme (et un des rares individus) à décrire et à dénoncer le quotidien misérable de ses coreligionnaires.

Elle fut, en quelque sorte, leur porte-parole. L’amour contrarié fut un thème enraciné dans la plupart de ses textes d’auteur. Avec l’histoire de Si Abdelrahmane et Lalia, la fin tragique de Taâlith et les souvenirs de jeunesse des malheureuses Saâdia et Habiba, Eberhardt a pu, sagement, dévoiler l’autre face des gens du Sahara à travers leur sensibilité et leurs amours. Dans ce recueil, seule la nouvelle Fleurs d’amandiers porte une dédicace, rendant hommage « à Maxime Noiré, le peintre des horizons en feu et des amandiers en fleurs ».

On raconte qu’au cours de ses longs voyages dans le Sahara, Isabelle Eberhardt a été éblouie par un événement. Un jour, elle rendit visite à la zaouïa d’El Hamel à Bou Saâda. Et là, qu’elle ne fut sa surprise de découvrir que ce grand centre confrérique était, à l’époque, présidé par une femme, Lalla Zineb. Comment une femme pouvait-elle diriger une tribu puissante, qui comptait des milliers de chevaliers et de guerriers ? S’était-elle demandé, tandis que débutait une solide amitié entre elle et la grand dame d’El Hamel.

L’auteur a laissé plusieurs ouvrages posthumes, entre autres : Dans l’aube chaude de l’Islam (1921), Notes de route (1908), Trimardeur (1922), Mes journaliers (1923), Contes et paysages (1925), repris sous le titre Au pays du sable (1944). A l’inverse d’Etienne Dinet, Isabelle Eberhardt a connu l’Islam avant de connaître l’Algérie. L’écriture de sable est un voyage passionné dans les profondeurs du Sahara. Emportée par la crue d’un oued à l’âge de 27 ans, Isabelle Eberhardt, malgré une vie brève, a pu s’imposer comme une figure emblématique de la littérature algérienne et un personnage quasiment légendaire.

Saïd Khatibi


Info Soir - 7 novembre 2004
Isabelle Eberhardt
L’amazone énigmatique

L’Algérie a possédé Isabelle Eberhardt ; son désert l’a envoûtée, l’a rendue adoratrice de cet Orient à la fois mystérieux et mystique.

Le personnage d’Isabelle Eberhardt est charismatique, imposant, suscitant, de tout temps, un vif intérêt pour avoir connu une existence intrépide et une destinée singulière. Pour célébrer le centenaire de la disparition de l’écrivain, la Bibliothèque nationale a organisé une rencontre autour de cette femme spectaculaire qui, née à Genève en 1877 et emportée par la crue d’un oued à Aïn Sefra en 1904, fut, jusqu'au dernier souffle de sa vie, éprise du Sud algérien.

Animée par Kempf Rochd Jules, universitaire, la rencontre a retracé une trajectoire sensationnelle, brossant son portrait.

«Isabelle Eberhardt a joué un rôle important, pour ne pas dire capital, dans ma conversion et mon insertion dans ce pays», a expliqué l’intervenant.

Cela montre à quel point Isabelle Eberhardt parvient à exercer une profonde influence sur toute personne venant l’approcher et la découvrant.

Isabelle Eberhardt, d’une stature exceptionnelle, a connu en effet une existence singulière : elle a connu toute sa vie l’exil. «C’était une vagabonde, une errante, une exilée», a-t-il dit, ajoutant que «sa vie, elle l’a passée à voyager, à aller de découvertes en rencontres, car c’est une femme qui, rêvant d’horizons lointains, était instable».

Issue d’une famille allemande émigrée depuis plus de trois générations en Russie, ensuite réfugiée en Suisse, Isabelle Eberhardt a connu une enfance et une adolescence recluse, singulière. Son arrivée dans le désert est comme une fuite, un exil. Elle vient en Algérie pour chercher l’équilibre, retrouver l’harmonie : c’était une quête de ce qui peut réconforter son exil, notamment son exil intérieur.

En 1897, Isabelle Eberhardt découvre l’Algérie, elle va à la rencontre du désert, notamment. Elle connaît Alger vers 1900, mais c’est le désert qu’elle va affectionner. Elle sillonne donc l’Algérie d’Est en Ouest, du Nord au Sud, mais c’est dans le désert qu’elle va puiser une grande partie de son inspiration créatrice en matière de littérature. De ses nombreux périples dans ces contrées reculées où elle ne passe cependant que peu de temps, elle rédige une œuvre conséquente, des textes et des témoignages à travers lesquels elle narre aussi bien les malheurs que les bonheurs des Algériens ; elle y défend le pauvre et dénonce le colonialisme.

D’ailleurs, elle se sent beaucoup plus proche de la communauté algérienne musulmane que des colons ; elle se sent «étrangère» au sein de la communauté européenne. Pour se démarquer des siens, elle s’habillait en homme et avait pris un pseudonyme masculin : elle se faisait appeler Si Mahmoud. Isabelle ne fréquentait que le milieu indigène. Elle nourrissait une adoration, un intérêt pour les lieux de culte au point de finir par se convertir à l’islam : «Elle était devenue une adepte de la confrérie des Kadiria», a précisé l’orateur. Tout cela lui a valu l’antipathie des colons, et elle fait l’objet de plusieurs cabales.

Pour finir, Kempf Rochd Jules dit que Isabelle Eberhardt était une chercheuse de l’absolu : serait-elle une idéaliste ? Elle cherchait un pays, une société où elle pouvait s’intégrer et en faire partie.

«Pour arriver à comprendre Isabelle Eberhardt, il faut se laisser imprégner par ses écrits», a-t-il conclu.

Isabelle Eberhardt est une sorte de Georges Sand ; transplantée aux confins du Sud algérien, cette amazone téméraire, mystérieuse, qui pratiquait le bivouac à l'instar de ses compatriotes, a offert à la postérité, plusieurs nouvelles et récits de voyages, dont Yasmina (1902), Le Major (1903), La Rivale (1904), Nouvelles algériennes (1905), Dans l'ombre chaude de l'islam (1906), Les Journaliers (1922)...

Yacine Idjer


El Moudjahid - 7 novembre 2004
Isabelle Eberhardt a toujours dénoncé le colonialisme, selon M. Rochd

La journaliste et romancière Isabelle Eberhardt (Genève 1877, Aïn Sefra 1904) qui fut, jusqu’au dernier souffle de sa vie, éprise du Sud algérien, a toujours défendu les fellahs algériens et dénoncé le colonialisme, a indiqué mercredi, à Alger, le chercheur Mohamed Rochd.

Au cours d’une conférence sur le thème “Isabelle Eberhardt et Alger”, organisée à la Bibliothèque nationale du Hamma, à l’occasion du centenaire de sa disparition, M. Rochd a, en préambule, mis en relief la vie intrépide et mouvementée de cette écrivaine, féministe avant l’heure, “qui portait souvent des vêtements d’homme et avait choisi comme pseudonyme celui de Si Mahmoud”.

Soulevant certains points de sa biographie, demeurés jusque-là obscurs et controversés, ce spécialiste révèle qu’Eberhardt était une enfant naturelle de réfugiées russes d’origine aristocrate, résidant en Suisse.

“Cependant l’origine de la paternité d’Isabelle reste floue et la légende lui attribue même parfois le poète Arthur Rimbaud comme père”. “Il est également question de la date de sa conversion officielle à l’Islam, dont on n’a pas de trace, malgré les recherches entreprises par mes soins.” Est-ce en 1897 à Annaba ou à El Oued, se questionne-t-il, tout en précisant “que par contre l’on sait qu’elle était devenue une adepte de la confrérie des Kadiria”.

Après avoir retracé ses multiples périples à travers un itinéraire tumultueux, jalonné d’innombrables déplacements du nord vers le Sud (France, Tunisie, Algérie), puis ses nombreux voyages à l’intérieur de ce dernier pays (El Oued, où elle rencontre Slimène Héni, son futur époux, Annaba, Ténès, Bou Saâda ce chercheur évoque enfin son séjour à Alger.

“Découvrant cette ville en 1900, Eberhardt et son époux séjourneront précisément au 17 rue du Soudan, à la Basse Casbah”.


Le Jeune Indépendant - 27 octobre 2004
Célébration du centenaire d’Isabelle Eberhardt
Une vie tumultueuse

A l’occasion du centenaire du décès de l’écrivain Isabelle Eberhardt, la Bibliothèque nationale d’El-Hamma organise une rencontre avec l’écrivain, professeur d’université et chercheur Kempt Rochd Jules. Isabelle était cette femme amoureuse du désert qui a parcouru toute l’Algérie durant la période coloniale.

Elle s’est fondue dans la société algérienne en épousant ses traditions et ses mœurs, faisant ainsi de sa courte vie un grand voyage. Déguisée en homme, elle a parcouru le Sud algérien, embrassé la religion musulmane et partagé le quotidien des bédouins.

Elle est morte à 27 ans en plein désert, dans la crue d’un oued. Sa passion pour l’écriture nous permet d’avoir aujourd’hui des textes passionnés et passionnants sur une époque et des lieux peu connus. Isabelle Eberhardt est née à Genève le 17 février 1877.

Elle grandit dans un environnement multiculturel où elle entend parler le russe, le français, l’allemand, l’italien et l’arabe. En 1883, elle entend parler pour la première fois de l’Algérie. Par mesure d’économie, Isabelle porte les vêtements de ses frères, mais prend bientôt goût aux vêtements masculins dont elle aime s’affubler pour déambuler dans les rues de Genève.

En 1888, Elle se met à apprendre l’arabe et le kabyle ainsi que le dessin pour pouvoir réaliser des toiles. Elle ne rêve plus que de voyages et de récits. Ses rêves d’aventure et de voyages se concrétisent d’abord par des récits écrits à quatre mains avec son frère et par sa correspondance.

En 1895, Isabelle Eberhardt est âgée de dix-huit ans. Ses premières nouvelles sont publiées dans divers journaux. On citera Infernalia parue dans la Nouvelle Revue parisienne puis Vision du Maghreb. Isabelle y décrit l’Algérie qu’elle n’a pourtant encore jamais visitée.

En Algérie, elle publie Lettres aux trois hommes les plus aimés, A mon nomade, Yasmina et autres nouvelles algériennes, Au pays des sables… Elle meurt le 21 octobre 2004 à Aïn Sefra dans un oued en crue.

B. R.


Le Jeune Indépendant - 26 octobre 2004
La célébration du centenaire d’Isabelle Eberhardt a été boycottée par les autorités

Aïn Sefra a commémoré le centenaire d’Isabelle Eberhardt avec un riche programme qui s’est étalé sur trois jours, selon les moyens de bord. Plusieurs conférenciers ont pris part du 20 au 22 octobre à ces journées commémorant le centenaire dont le professeur Mohamed Rochd, auteur de plusieurs livres sur Isabelle, l’écrivain Benamara Khelifa et d’autres amoureux et sympathisants d’Isabelle, qui sont passés à la tribune : Beghdadi, Chami, Djenah, Boudaoud… Lectures de poèmes, textes, écrits ont été présentés à côté d’une exposition de photos et d’écrits d’Isabelle.

La célébration du centenaire a été organisée simultanément à Genève par l’association Suisse-Algérie Harmonie. Les autorités genevoises ont offert, samedi 23, une réception en l’honneur des participants. Il convient de noter que la clôture du centenaire a été sanctionnée par plusieurs recommandations à l’exemple du jumelage d’Aïn Sefra avec Genève, la poursuite de la célébration du centenaire jusqu’au prochain anniversaire.

Des assises pour la création de la fondation seront tenues le 17 février prochain, date de naissance d’Isabelle. Les participants ont en outre décidé de faire de l’année 2005 l’année d’Isabelle Eberhardt en décernant des prix littéraires «Isabelle».

Enfin, il y a lieu de signaler qu’aucun officiel n’a honoré de sa présence les 3 jours de la manifestation, alors qu’à Paris et à Genève, Isabelle a eu l’honneur des autorités locales.

B. H.


Le Quotidien d'Oran - 20 et 21 octobre 2004
Lyautey et les oeuvres d’Isabelle Eberhardt

On ne sait pas grand-chose des rapports entre Lyautey et Isabelle Eberhardt. A part quelques lignes laissées par Lyautey, les spéculations vont ouïe dire et ouïe écrire. Et cela dure depuis un siècle !

Tant qu’on n’a pas clarifié ces rapports, la personnalité d’Isabelle risque de continuer d’être entachée de slogans fatals, surtout d’espionne au service de Lyautey, mais aussi de slogans d’accompagnement qui, loin de respecter sa mémoire, s’attaquent toujours à sa personnalité, et ça va du travesti ou de putain jusqu’à l’inceste. Car, il faut bien le reconnaître, c’est une musulmane.

Posez la question à tout hasard au lecteur dans le monde occidental, à savoir qui est Isabelle Eberhardt ? On vous répondra certainement: «Ah oui ! Cette aventurière du désert !». Reposez la question chez nous même parmi les personnes des anciennes générations lettrées. Vous verrez certainement qu’à quelques exceptions intelligentes, on vous répondra: «Ah oui ! Cette femme qui s’habillait en homme, c’est une espionne de Lyautey et une putain !».

Isabelle Eberhardt est morte le 21 octobre 1904, à l’âge de 27 ans, à Aïn Séfra, victime des inondations d’une crue centenaire. Elle est enterrée dans le cimetière musulman de cette ville.

Un siècle après sa mort, lui-a-t-on rendu justice ? Voilà le problème posé. A-t-il une réponse ? En tous les cas les interrogations ne manquent pas.

N’étant pour ma part ni historien ni homme de lettres mais un lecteur amoureux de leurs sciences, dans l’état actuel des choses écrites sur elle, à en juger, l’impression d’une injustice se dégage des lectures anciennes et récentes de ses oeuvres (et des films et documentaires produits sur elle) si bien que des interrogations ne manquent pas sur ce qu’a aujourd’hui le lecteur à lire et que je livre ici à ceux-là mêmes qui ont la compétence de clarifier les choses. Est-ce qu’on célébrera cette année le centenaire de sa mort ? Ou bien doit-on continuer à subir les ignorances entretenues de sa personnalité ? En cette occasion, je vous prie d’insérer dans vos colonnes cet article.

Mais à quoi se référer quand une grande partie de ce qu’elle a écrit n’est que manuscrits rassemblés dès sa mort par Lyautey, et peut-être déjà à ce premier niveau, censurés et problématiques ? Doit-on prendre pour oeuvre comptante ou manquante ce que ce général a envoyé pour publication à M. Barrucand, rédacteur en chef du journal L’Akhbar pour lequel elle a pigé quelques moments ? Ce fait est connu: Barrucand a retouché, corrigé, remanié et censuré les manuscrits pour les publier à partir de 1906. On ne lui a pas pardonné depuis le début le droit qu’il s’est arrogé de retoucher ses oeuvres, ni le droit de s’être immiscé en tant que coauteur du premier ouvrage paru en 1906 et ce, malgré qu’il fût son ami et qu’il a fait beaucoup pour elle de son vivant.

Cette injonction est connue et n’a donc d’intérêt ici qu’à titre de rappel, car on a assez réglé le compte à Barrucand durant tout un siècle jusqu’à la parution des oeuvres complètes d’Isabelle publiées sous le titre «Ecrits sur le sable», chez Grasset en 1988 par Marie-Odile Delacour et Jean-René Huleu, oeuvres que l’on considérera de meilleur et de plus sérieux et de plus complètes offertes au lecteur. Et c’est là notre premier niveau d’appréciation du «lire vrai».

Certes, publier le posthume n’est pas facile et c’est une grande responsabilité. Et si les uns et les autres étaient à remercier pour l’oeuvre utile, ils doivent l’être avant tout pour leur impartialité et leur honnêteté envers l’auteur de ces écrits qui est - souvent on l’oublie - Isabelle Eberhardt. «Rétablir l’oeuvre dans sa vérité... Enfin lire vrai», comme le dit si bien Edmonde Charles Roux dans sa préface aux oeuvres complètes «Ecrits sur le sable», voilà ma préoccupation et, à ce niveau, il ne s’agit point de remettre en question les travaux techniques de décryptage ou de correction - ce n’est là ni mon souci ni ma compétence - mais il s’agit de voir de quelle vérité on parle.

Deux personnalités clefs ont joué un rôle déterminant pour la publication de ses écrits; tous deux se disent des amis d’Isabelle (et le sont-ils ?), ce sont le général Lyautey et Barrucand. Qui sont-ils et quels rôles ont-ils joué dans ce qu’Isabelle a laissé ?

Parmi les autres qui ont écrit ou continuent d’écrire, il y a surtout des biographes, pas d’historien malheureusement. Et quand l’homme de lettres empiète sur le terrain de l’historien, il y a là un risque certain. Ça dérape !

On peut constater que bon nombre d’entre eux ont la plume légère et continuent d’alimenter la galerie croyant faire oeuvre utile mais reprenant ces slogans marchands, propres à en faire une légende ou du cinéma, à commencer par les dernières parutions d’Edmonde Charles Roux qui évoquent gratuitement et imaginent l’inceste d’Isabelle avec son frère. Cette grande écrivaine ne lésine pas sur son cadavre ni sur les relations avec son frère et étire inlassablement et malhonnêtement l’histoire d’Isabelle, évoquant par exemple: «les caresses violentes à ce frère qu’elle aimait d’amour» à propos desquelles elle écrit «Nous ne le saurons jamais...

Personne ne nous dira quel fut le jour ou si le jour fut où, après que leurs lèvres se furent touchées, Isabelle et Augustin... vécurent une aventure amoureuse. Tout porte à le croire mais rien ne le prouve et dans ses lettres aucun aveu ne permet de l’affirmer». Admirez le style et le tact employés pour introduire le doute et procéder à la dévaluation de la personnalité d’Isabelle. On voit, pour ne citer que cet exemple, qu’on est bien loin du «lire vrai», souci permanent de cette spécialiste d’Isabelle.

D’autres publications récentes éditées à l’occasion de son centenaire relèvent du mépris total et continuent d’entretenir l’ambiguïté sur sa personnalité. Parmi des tas d’exemple, on peut citer celui contenu dans le postface de l’ouvrage «Les Journaliers» écrit en 2002 par Marie-Odile Delacour, le commentaire est à la limite du sarcastique, décrivant Isabelle: «Elle trouve son inspiration dans les médersas et les mosquées et fait en même temps son apprentissage mouvementé de l’amour».

Mais revenons aux oeuvres d’Isabelle et intéressons-nous au général Lyautey, qui a ramassé son manuscrit des décombres après les inondations d’Aïn Séfra qui ont coûté la vie à Isabelle puis les a envoyés à monsieur Barrucand pour les publier. Qu’en est-il des rapports qu’elle pouvait entretenir avec Lyautey ? Connaître de plus près ce général, l’homme qui, le premier, a eu entre les mains les manuscrits d’Isabelle, voilà ce qui nous intéresse. Sa connaissance va certainement nous éclairer sur les limites possibles des rapports qu’Isabelle pouvait entretenir avec et surtout nous conduire à émettre un doute sur les oeuvres d’Isabelle, telles qu’elles sont léguées jusqu’à aujourd’hui autant aux biographes qu’aux lecteurs et que nous soupçonnons d’être incomplètes. Rappelons le contexte et les faits:

En 1903, Lyautey a quarante-neuf ans et se trouve sur les frontières algéro-marocaines, à Aïn Séfra où il vient d’être nommé chef de division des territoires du Sud avec une promotion au grade de général. Son C.V. est déjà rempli de deux colonies, le Tonkin et Madagascar. De deux peuples. Mais il n’est pas rempli que de cela: avec un fond de grand chrétien et de conservateur nostalgique des périodes révolues, c’est un intellectuel, un écrivain qui a une théorie publiée en 1891 sur le rôle social de l’officier qui sera suivie de la publication du «Rôle colonial de l’armée» paru en 1900 avec une théorie «Organisation en marche» qu’il va appliquer dans le Sud-Oranais de 1903 à 1911 puis au Maroc à partir de 1912. Figure prestigieuse de l’empire colonial français, il forgera sa doctrine sur la pacification des territoires coloniaux.

Dans le Sud-Oranais, la frontière algéro-marocaine connaissait une révolte à ce moment-là qui durait depuis une vingtaine d’années et constituait toujours une menace pour la colonie dont il fallait absolument assurer les arrières, en terme de sécurité. Il y a avait encore des tribus alliées à Bouamama. Rappelons quelques faits:

Le 31 mai 1903, M. Jonnart, gouverneur général de l’Algérie, en inspection près de Figuig, échappe de justesse à une attaque de son escorte au col de Zenaga.

Pas mieux que Lyautey, que ce gouverneur connaissait, et qui a fait ses preuves en Indochine et à Madagascar, pour agir avec tact et choisir une incursion en douceur vers le Maroc. Le meilleur pour faire soumettre les tribus rebelles des frontières par une méthode d’absorption: «Lyautey était idéaliste, d’une autre trempe. Il avait l’intelligence et l’expérience et une vision ouverte plutôt que militaire».

Quelques jours après son arrivée à Aïn Séfra, il nettoiera les montagnes avec six cents hommes, il ira voir les tribus ralliées à Bouamama qu’il traite avec mépris et de sauvages. Ses idées sur la pacification sont vite trahies par ses principes: «Toute politique indigène doit être appuyée sur la force, le seul porte-respect, surtout en pays musulman» et «la force ne doit être qu’un moyen de sécurité pour donner à ce peuple la vie qu’il ignore». Ce qui ne l’empêchera pas d’écrire sous serment familial «la féodalité arabe a gardé ici sa splendeur et son intégrité et je ne croyais pas que cela existât encore avec une telle vie, une telle couleur».

Le 17 août 1903, 4 000 guerriers assiègent le poste de Taguit.

Le 2 septembre, un convoi de ravitaillement est attaqué près d’El-Moungar avec un bilan de 36 morts et 47 blessés.

Mohammed Rochd, dans son ouvrage «Le dernier voyage», ENL 1991, a assez démontré que bien des choses ont eu lieu avant le séjour d’Isabelle dans le Sud-Oranais et que Lyautey avait la connaissance parfaite du terrain bien avant de la connaître et qu’il n’avait point besoin de l’utiliser comme agent à son service ni de lui confier, comme on le prétend, une mission auprès de la zaouïa de Kenadsa.

Isabelle descendit au Sud-Oranais en tant que journaliste-reporter de guerre; elle fit la connaissance de Lyautey à Béni Ounif le 12 novembre 1903. A cette date, Béchar était déjà occupé.

Lyautey avait déjà rendu visite à la zaouïa de Kenadsa, non encore occupée par les Français. La Dépêche Algérienne rendit compte de cette visite, elle rapporte que le chef de la zaouïa «Sidi Brahim est entièrement dévoué aux intérêts français».

Lyautey expose le 14 novembre 1903, dans une lettre de 24 pages qu’il adressa à Gallieni, la situation dans le Sud-Oranais ainsi que la stratégie qu’il compte mettre en oeuvre.

Ce sont là des faits historiques qui récusent l’idée tant entretenue d’agent de Lyautey. Mais intéressons-nous de plus près au général.

Nous avons à faire à un militaire d’abord et à un homme à revirement aux caractères psychologiques connus et relatés par les historiens et même ses amis. Selon Paul Doury, «nombreux sont les auteurs qui se sont risqués de brosser une biographie de ce personnage très complexe aux multiples facettes... un personnage paradoxal, tout et son contraire», écrit cet historien dans son ouvrage «Lyautey, un saharien atypique», paru chez l’Harmattan en 2002.

Selon Catroux dans son ouvrage «Lyautey le marocain», celui-ci relève les traits suivants: il se demande «comment Lyautey n’ait pas été frappé d’impuissance par le choc des tendances antagonistes, les unes issues de ses instincts profonds et les autres de sa souveraine raison».

«L’animal d’action», comme on s’en prend à le qualifier, était «habité par les démons familiers qui tantôt le dominaient, tantôt il maîtrisait, impulsif et nerveux à ses heures... imaginatif et lucide... violent et mesuré... emporté et maître de soi... autoritaire et tolérant, idéaliste et réaliste, nostalgique des temps modernes, aristocrate et démocrate par le sens social...».

Patrick Heidsieck, prêtre, ami et confident du général, a publié «Lyautey et le médecin», édition du Maroc 1954, il y rappelle que Lyautey est un «passionné de l’ordre... imprégné d’un état d’âme mondial... ne perdant jamais de vue le bien commun et les exigences du service de tous».

Cas psychique ou stratège réservé, qu’est-ce qui peut bien le lier d’amitié avec Isabelle, comme on le prétend ? Ni l’âge, ni les idées, ni le temps très court où ils se sont vus, ni le passé d’Isabelle, ni la personne qu’il qualifie de «réfractaire». Qu’est-ce qui a pu bien animer les moments passés ensemble ? Rien si ce n’est peut-être l’amour commun de la littérature. Trop de divergences existent pour qu’il y ait place à une quelconque amitié que nulle part Isabelle n’évoque. Il ne peut y avoir que des intérêts ponctuels et mutuels: Isabelle en tant que journaliste avait certainement besoin qu’on lui ouvre les portes et elle y tenait tellement à cette mission, car pour elle «suivre une armée, c’était un rêve», disait-elle.

Elle avait besoin aussi qu’on lui assure les déplacements afin de couvrir la campagne et rendre compte au journal sur précisément la mission de Lyautey. Quant à lui, il voyait certainement en elle la possibilité de récupérer et son âme et ce qu’elle allait rapporter à propos de cette mission dans le Sud-Oranais. Et il a bien récupéré les manuscrits des décombres avant de les envoyer à Barrucand pour publication. Il les a bien eus en première main. Par cet acte, il allait les sauver et tout le monde allait lui reconnaître cet acte digne. Mais on ne sait rien de cette saisie au vol, de ce qu’il en a fait avant de les envoyer à Barrucand. Et c’est là le grand tracas, c’est là la grande question.

Etrange tout de même cette mort, un moment fort dont on connaît peu de chose, à commencer par son mari, Slimène Elhenni, présent lors des inondations et complètement effacé depuis. Rien ne transparait non plus sur le jour de l’enterrement. C’est bien à Slimène qu’auraient dû revenir les manuscrits récupérés.

Qu’est-ce qu’a écrit le général sur Isabelle ? Un seul paragraphe et pas plus, un hommage après sa mort: «Nous nous sommes bien compris, cette pauvre Mahmoud et moi, et je garderai toujours le souvenir exquis de nos causeries du soir - elle était ce qui m’attire le plus au monde: une réfractaire. Trouver quelqu’un qui est vraiment soi, qui est hors de tout préjugé, de toute inféodation, de tout cliché et qui passe à travers la vie aussi libéré de tout que l’oiseau dans l’espace, quel régal ! Je l’aimais pour ce qu’elle était et pour ce qu’elle n’était pas - j’aimais son prodigieux tempérament d’artiste et aussi tout ce qu’elle faisait tressauter, les notaires, les caporaux, les mandarins de tout poil - Pauvre Mahmoud !».

Gracieux hommage, diront certains. Mais peut-être trop gras ? En tout cas, pas consistant du tout; deux phrases hyperbolisées pointant l’amour et s’estompant sur un fond de pitié. Pitié sur sa mort ou pitié sur son sort ? Juste deux phrases pleines de mystère et des mots cernés et cadrés qu’il faut pour ne pas se poser des questions et pour poser un doute sur la personnalité d’Isabelle «Nous nous sommes bien compris» et de l’estime bien dosée lui reconnaissant sa différence. Ah, si le général avait aimé les autres pour ce qu’ils étaient et pour ce qu’ils n’étaient pas ! Il y aurait certainement eu moins de malheurs en Algérie et ailleurs.

A remarquer que nulle part il n’est écrit qu’il lui confia une mission quelconque et qu’aucun document ne l’atteste.

Mais c’est tout de même étonnant qu’elle n’ait pas écrit sur ce somptueux général, qu’elle ne l’ait décrit, qu’elle ait raté cette occasion d’or, elle qui «n’a jamais cessé d’écrire», comme le rappelle Edmonde Charles Roux et où tout son vécu quotidien est dans ses oeuvres.

Mais c’est tout de même étonnant que lui aussi ayant vécu trente ans après la mort d’Isabelle, il n’ait apporté aucune clarification concernant les polémiques qui ont animé constamment cette période suite aux publications de ses oeuvres.

S’il avait une quelconque amitié avec elle, s’il avait du respect pour sa mémoire, ne l’aurait-il pas fait ?

Enigmatique aussi l’absence de toute trace du cinquième journalier. Les journaliers constituent le journal intime et littéraire d’Isabelle. Ils ont été écrits dès son arrivée en 1900 en Algérie et relatent tout son vécu et ses notes de voyage. On ne connaît que quatre journaliers; le cinquième, pourtant annoncé en fin du quatrième par Isabelle elle-même, aurait sans aucun doute concerné le Sud-Oranais, là où Lyautey régnait. Et cela n’aurait pas été un problème si la fin de la vie d’Isabelle n’est aujourd’hui présentée comme un basculement, un cautionnement du colonialisme et une collaboration avec ce général.

Ce 5e journalier a-t-il existé ? Nul ne le saura. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il y a une brusque interruption de ces journaliers à Bou Saâda en janvier 1903, bien avant sa mort et cela reste anormal. Remarquons que si le 5e journalier a bel et bien existé, qui aurait pu le faire disparaître sinon celui qui l’a eu en première main, le général Lyautey lui-même, cet homme à qui rien n’a échappé dans le désert. Et pourquoi ? Quel en serait le mobile si ce n’est «les choses du Sud-Oranais» qui l’auraient gêné dans ses desseins ? Ce 5e journalier aurait contenu certainement la description du général lui-même et ses exactions ainsi que la lettre d’invitation d’un responsable du mouvement anarchiste pour venir voir les massacres dans la région.

Revenons au premier niveau, aux oeuvres qu’on nous présente aujourd’hui et je choisirai la publication qui semble être la plus correcte, la plus cautionnée et la plus complète, celle que Marie-Odile Delacour et Jean-René Huleu ont publiée chez Grasset en 1988 «Ecrits sur le sable», préfacées par Edmonde Charles Roux.

Ces biographes ont fait un travail gigantesque et très sérieux. Ils ont surtout remis de l’ordre dans les écrits d’Isabelle et structuré ses oeuvres selon l’ordre chronologique de son vécu et de ses écrits. Mais voilà une oeuvre cautionnable si les premiers mots de la première page n’étaient «une femme bâtarde» et si l’ouvrage ne se terminait pas au bout de 468 pages par deux lettres absolument compromettantes de la personnalité d’Isabelle qui l’accusent irrémédiablement d’avoir été au service de Lyautey et donc d’être une femme espionne. Voyons de plus près ces deux lettres !

Mais avant tout, rappelons ce petit détail: les auteurs d’«Ecrits sur le sable» notent en bas de la page 468 terminant le quatrième journalier que les journaliers sont «probablement incomplets» mais ne vont pas plus loin et ne se posent aucune autre question, notamment celle qui pourrait remettre en cause le général.

Deux longs articles, intitulés «Choses du Sud-Oranais», sont publiés en fin du premier tome. On voit bien que les auteurs ont bien voulu rompre avec la logique chronologique de l’oeuvre car l’un est daté de novembre 1903 et l’autre de février 1904 et devraient en principe tous les deux être situés à d’autres endroits de l’ouvrage ou bien, si un peu plus de clarté était recherchée, regroupés dans un chapitre spécifique contenant l’ensemble des articles publiés dans la presse.

Pourquoi aussi ce titre de «Choses du Sud-Oranais» ? Pourquoi se situe-t-il en fin d’ouvrage comme s’il concluait sa vie, alors qu’on sait que peu avant sa mort, elle eut recours à un membre de la communauté anarchiste qu’elle invita au Sud-Oranais pour lui montrer les atrocités du colonialisme ?

Ce sont deux lettres absolument compromettantes qui se situent en rupture complète avec ce qu’on connaissait d’elle à travers ses écrits. Toutes les deux sont écrites à Béni Ounif, à trois mois d’intervalle, et se ressemblent drôlement et même se répètent. Peu de choses les distinguent si ce n’est l’obsession des Béni Guil, ralliés à Bouamama et toujours imprévisibles. Les deux lettres ressemblent à un exposé des motifs de la politique et de la stratégie militaire de Lyautey controversée et qui a besoin de la presse pour l’appuyer. Cette politique consiste à faire soumettre les tribus rebelles en leur coupant les marchés, en les coupant des ksour et de leurs espaces vitaux de façon à pouvoir avancer dans la colonisation. C’est ce que Lyautey appelle la «pacification».

Les auteurs d’«Ecrits sur le sable» reconnaissent à travers leurs notes qu’il y a rupture dans le style de ces deux lettres qui «tranchent singulièrement avec les récits et les nouvelles qu’elle publiait ordinairement dans la presse». Mais le hic, c’est qu’ils s’avancent sur un terrain qui ne leur appartient pas en attestant que les deux lettres ont valeur de documents historiques. «On a beau jeu en tout cas d’opposer ces textes au style journalistique un peu lourd, mais ils ont valeur de documents historiques»; on voit alors que l’on ne veut pas se poser des question, on voit qu’ils ne veulent pas aller plus loin.

Dans ces lettres tout semble militaire: y sont exposés les éléments de la stratégie, l’état des lieux socio-éthnique et géographique, l’état des oppositions entre ksouriens et nomades, entre telliens et sahariens, les visées sur le Maroc et les oasis du Sud et le rôle que devrait jouer la diplomatie française à cet égard. Et tout renifle le mépris, traitant les nomades d’ancestralement querelleurs et pillards, de bandits et autres. Des gens qu’elle a aimés et décrits. Ce langage est-il attribuable à Isabelle ? A moins qu’elle n’ait fait partie de l’état-major de Lyautey !

On peut être naïf et croire comme on nous la présente, qu’elle est pour la conquête si elle améliore les conditions de vie des indigènes. Comme si on ne la connaissait comme femme rebelle et assoiffée de liberté, comme si on ne la connaissait pour sa contribution à l’émeute de Annaba, au côté de ces indigènes, comme si on ne connaissait pas cette musulmane, toujours ralliée aux pauvres et aux opprimés.

Depuis quand croit-elle que la civilisation colonisée est faible et pitoyable alors qu’au contraire, tel que l’écrit Simone Rezzoug, «elle la revêt d’une grandeur tragique que lui confère malgré elle l’oppression coloniale» ?

Alors, ces «Choses du Sud-Oranais» ont-elles été écrites par Isabelle ou bien sont-elles une vision des choses du Sud-Oranais nécessairement introduites dans ses oeuvres après sa mort par les militaires eux-mêmes ? C’est aux historiens de répondre à ces interrogations.

Beghdadi Boutkhil


Le Jeune Indépendant - 7 septembre 2004
Centenaire d’Isabelle Eberhardt avorté : Ce mystérieux destin

Le centenaire d’Isabelle Eberhardt n’aura pas lieu. Le coup de théâtre de 1987 vient de se reproduire. Isabelle serait-elle encore aux yeux de certains une «espionne» ? Il y a lieu de rappeler qu’en 1987 était organisée, sous l’égide de l’office local du tourisme d’Aïn Sefra, une journée d’étude sur Isabelle Eberhardt, journée qui se voulait de portée internationale avec le concours du ministère de la Culture, du Centre national d’études historiques et la participation de conférenciers spécialisés.

Cette manifestation tout à fait réglementaire avait été annulée la veille de sa tenue sans aucune explication. Même la presse de l’époque, entre autres Algérie-Actualités, s’était posée la question de cette annulation sans y trouver d’explication.

On avait parlé d’une annulation de la part de «l’autorité» sous prétexte qu’Isabelle était une espionne. En vérité, aucune «autorité» ne sut dire d’où venait cet avortement. Et voilà qu’aujourd’hui le même scénario se reproduit. Les préparatifs qui ont été lancés depuis plus d’une année sont enterrés.

Il était même question de la présence d’Edmonde Charles-Roux, d’Akika et autres… Que coûte un centenaire au ministère de la Culture par rapport au voyage d’un chanteur oriental ? M. Benamara Khelifa, dans un livre à paraître incessamment sous le titre le Destin d’Isabelle dans le Sud algérien : amour, mystique, espionnage et mort violente, présente les opinions de différents auteurs sur cette question sensible qui soulève une polémique depuis un siècle.

Les témoignages du diplomate Mohamed Salah Dembri portent un jugement sur Isabelle (Algérie-Actualités du 25/10/1970), repris dans le livre de Mohamed Rochd l’Ombre chaude de l’islam. En relisant aussi dans le journal Akhbar ces chroniques de l’année 1903, de Victor Barrucand qui crut un moment à une possible union de l’islam et de l’idéologie française, on mesure le degré d’assimilation d’Isabelle à l’Algérie et l’ampleur de sa participation au vécu collectif du pays […].

«En journaliste passionnée, en Algérienne fervente, elle plonge dans l’analyse de la condition humaine en Algérie à cette époque. Elle accuse la discrimination qu’instaurent les rapports politico-économiques nouveaux, la scandaleuse spoliation des autochtones ; elle dénonce l’ère des caïds et des fonctionnaires omniprésents «chargés de peupler l’Algérie et de toucher des appointements proconsulaires».

Elle convainc déjà de la faillite de la colonisation, car là où Romanitaire Louis Bertrand et ses disciples ne voient qu’apports latins ou chrétiens, elle restitue avec force la permanence des valeurs arabo-islamiques et la cohésion du monde arabo-berbère.» Citation de Mohamed Dembri in Algérie-Actualités du 25/10/1970).

Isabelle Eberhardt fait partie, qu’on le veuille ou non, du patrimoine culturel d’Aïn Sefra. C’est en septembre 1903 qu’elle vient dans la région en tant que journaliste d’El-Akhbar et de la Dépêche algérienne, quelques jours seulement avant que le maréchal Lyautey ne devienne général de la subdivision d’Aïn Sefra.

De septembre à début décembre, elle visite la région et écrit des articles sur Aïn Sefra, Moghrar, Hadjerat Lemguil, Djeninen Bourezg, Zoubia, Beni Ounif, Djenan Dar, Figuig, où elle a une entrevue avec le chef de la zaouïa de Bouamama située à Hammam El-Fougani.

Il convient de lever toute équivoque : Isabelle n’a jamais rencontré Cheikh Bouamama. En janvier/février 1904, elle fait encore un court passage avec Barrucand, le directeur de son journal. Ils passent rapidement en train, à Beni-Ounif, Aïn Sefra, Oujda et Tlemcen.

En mai 1904, elle est de retour à Aïn Sefra où elle loue une maison. Elle s’y plaît puisque dans l’un de ses écrits. Elle précise : Aïn Sefra, été 1904 : «J’ai quitté Aïn Sefra l’an dernier, aux premiers souffles de l’hiver. Elle était transie de froid, et de grands vents glapissants la balayaient, courbant la nudité frêle des arbres.

Je la revois aujourd’hui tout autre, redevenue elle-même, dans le rayonnement de l’été, avec son ksar fauve au pied de la dune en or, avec ses koubba saintes et ses jardins bleuâtres. C’est bien la petite capitale de l’Oranie saharienne esseulée dans sa vallée de sable, entre l’immensité monotone des Hauts Plateaux et la fournaise du Sud.

Elle m’avait semblé morose, sans charme, parce que la magie du soleil ne l’enveloppait pas de l’atmosphère lumineuse, qui est toute la splendeur des veilles au désert. Et, maintenant que j’y vis, en un petit logis provisoire, je commence à l’aimer.

D’ailleurs, je ne la quitterai plus pour un maussade retour vers le tell banalisé, et cela suffit pour que je la regarde avec d’autres yeux : ce ne sera que pour descendre plus loin que j’irai là-bas, où dorment les hamada sous l’éternel soleil…» La jeune fille russe, née en Suisse, est décédée le 21 octobre 1904 dans l’inondation de Oued Sefra et enterrée selon les coutumes musulmanes au cimetière musulman Sidi Boudjemaâ, à Aïn Sefra.

Elle fut le premier écrivain maghrébin d’expression française et premier journaliste dans la région du Sud oranais. L’énigme Isabelle, dont le mode de vie, les amitiés et les habits masculins avaient étonné plus d’un sur les rives du Léman, étonna bien davantage les Français d’Algérie qui - à quelques rares exceptions près - l’observèrent avec méfiance.

Convenons qu’il y avait de quoi. Ses motivations, ses sujets de curiosité, tout dans son comportement était jugé répréhensible. Elle ne manifestait d’intérêt que le monde musulman dans son expression la plus populaire. A l’inverse des tendances de ses plus illustres devancières, Isabelle ne se laissait prendre au piège d’aucun des fantasmes dont l’Europe raffolait.

Pas de description flatteuse. Isabelle ne racontait de l’Algérie rien de ce qui aurait pu plaire. Elle aurait pu avoir accès au monde secret des femmes : les bains, l’intimité familiale, les costumes chatoyants, les heures de farniente, le mystère des harems, les billets doux… Isabelle avait les yeux ailleurs.

Son regard n’allait se poser ni sur l’Orient des richesses ni sur celui des mirages : il n’allait qu’à l’Orient des réalités quotidiennes, aux faits et gestes des plus humbles, «ceux qui n’ont rien et à qui on refuse jusqu’à la tranquillité de ce rien».

Isabelle demeura une âme en peine, en peine de liberté. Elle revendiquait seulement la liberté de se convertir à l’islam, d’aimer un peuple et un pays - l’Algérie - qui n’était pas le sien, d’y vivre fièrement en déracinée tout en cherchant une intégration, à première vue interdite.

Mais cette liberté-là en entraîna d’autres, beaucoup d’autres, et celle-ci en particulier : la liberté de prendre ses distances vis-à-vis de la société coloniale. Elle fut jugée d’une «irrégularité outrageante». Car c’était cela aussi la liberté : braver l’opinion et en subi les conséquences, aller jusqu’au bout de soi-même en provoquant haines et suspicions, aimer le désert à en mourir… Extrait de Désir d’Orient : «La fièvre m’a quittée par répit, mais je suis encore lasse et sans appétit d’action.

Voilà très longtemps que je n’ai pas reçu de lettres et je n’en attends plus, je travaille à noter mes impressions du Sud, mes égarements et mes inventaires, sans savoir si des pages écrites si loin du monde n’intéresseront jamais personne.

J’ai voulu posséder ce pays, et ce pays m’a possédée. A certaines heures, je me demande si la Terre du Sud ne raménera pas à elle tous les conquérants qui viendront avec des rêves nouveaux de puissance et de liberté, comme elle a déformé tous les anciens.

N’est-ce pas la terre qui fait les peuples ? Que sera l’empire européen d’Afrique dans quelques siècles, quand le soleil aura accompli, dans le sang des races nouvelles, son œuvre lente d’assimilation africaine et d’adaptation aux rythmes profonds du climat et du sol ? A quel moment nos races du Nord pourront-elles se dire indigènes comme les Kabyles roux et les Ksourienne aux yeux pâles ? Ce sont là des questions qui me préoccupent souvent, j’y penserai plus tard.

D’autres y répondront pour moi. Il est une seule chose que je sens profondément vraie : c’est qu’il est inutile de lutter contre des causes profondes et irréductibles et qu’une transposition durable de civilisation n’est pas possible.

Les émanations africaines, je les respire dans les nuits chaudes comme un encens qui montera toujours vers de mystérieuses et cruelles divinités. Nul ne pourra renier complètement ces idoles ; elles apparaîtront encore, monstrueuses, dans les soirs de fièvre, à tous ceux qui poseront leur nuque sur cette terre pour y dormir, les yeux dans les froides étoiles.» Dates mémoire 1900 : Isabelle s’installe à Oued Souf et se marie avec Slimane Ehni, avec la fatiha seulement selon les coutumes musulmanes.

1901 : Elle est blessée à coups de couteau à Béhima (El Oued). Au procès, elle crée un scandale en sollicitant l’indulgence de son agresseur. Elle est alors expulsée du territoire algérien et s’en va à Marseille. 1902 : Elle s’installe avec son mari devenu fonctionnaire à Ténès.

Septembre 1903 : Elle vient à Aïn Sefra, en tant que journaliste d’El Akhbar et de la Dépêche algérienne. Décembre 1903 : Isabelle rencontre le général Lyautey à Beni Ounif. Janvier-février 1904 : Elle fait un court passage avec Barrucand, le directeur de son journal, et ils passent rapidement en train, de Beni-Ounif à Aïn Sefra, Oujda et Tlemcen.

Mai 1904 : Retour à Aïn Sefra où elle loue une maison et s’y installe. Fin mai 1904 : Elle quitte Aïn Sefra et va à Kenadsa jusqu’à ce qu’elle revienne à la mi-septembre à l’hôpital d’Aïn Sefra, d’où elle sort en octobre dans la même année pour mourir dans l’inondation de Oued Sefra, le 21 octobre 1904.

B. Henine.


Le Jeune Indépendant - 18 mars 2004
Centenaire de la mort d’Isabelle Eberhardt
Les préparatifs en bonne voie

Les préparatifs de la commémoration du 100e anniversaire de la mort d’Isabelle Eberhardt se poursuivent par des réunions de concertation entre le comité de préparation et la société civile. On nous apprend que plusieurs personnalités prendront part à cette grande manifestation dont Edmonde Charles-Roux, éminente biographe d’Isabelle Eberhardt, et le cinéaste Ali Akika, réalisateur d’un film retraçant la vie de cette écrivaine.

 

Les organisateurs, qui appellent au concours de l’Etat pour réaliser ce projet, désirent placer l’année 2004 «année littéraire d’Isabelle Eberhardt». C’est en septembre 1903 qu’Eberhardt arrive dans la région d’Aïn Sefra en tant que journaliste d’El-Akhbar et de la Dépêche algérienne.

En janvier 1904, avec Barrucand, le directeur d’El-Akhbar, elle se rend à Béni Ounif, à Aïn Sefra et à Tlemcen. En mai 1904, elle retourne à Aïn Sefra où elle loue une maison. Née en février 1877 en Suisse, Isabelle Eberhardt décède le 21 octobre 1904, emportée par l’oued en crue d’Aïn Sefra.

Elle fait partie des premiers écrivains maghrébins d’expression française et est première journaliste dans la région du Sud oranais. L’énigme Isabelle réside aussi dans son mode de vie, son déguisement en homme, ses amitiés avec les Algériens et ses fréquentations de zaouïas, lesquelles suscitaient alors la curiosité et la méfiance des colonisateurs français.

Dans un de ses ouvrages, on peut lire : «La fièvre m’a quittée par répit, mais je suis encore lasse et sans appétit d’action. Voilà très longtemps que je n’ai pas reçu de lettres et je n’en attends plus. Je travaille à noter mes impressions du Sud, mes égarements et mes inventaires.» Il y a lieu de rappeler qu’en 1987, l’Office du tourisme d’Aïn Sefra, en collaboration avec le ministère de la Culture et le Centre national d’études historiques, avait organisé une journée d’étude sur Isabelle Eberhardt.

B. Henine


Liberté - 24 décembre 2003
Isabelle Eberhardt sur pellicule

La cinéaste tunisienne Raja Amari s'apprête à réaliser, à partir du mois de janvier, un film documentaire sur l'écrivain et journaliste Isabelle Eberhardt. La réalisatrice de Satin Rouge compte, dans le cadre du programme Euromed audiovisuel de l'Union européenne, tourner ce film en Tunisie et en Algérie où Eberhardt a passé le plus clair de sa vie.

Personnage énigmatique et complexe, Isabelle Eberhardt s’était installée en 1903 dans la région de Aïn Sefra pour exercer le métier de journaliste. Elle a fait de sa courte vie (Genève, 1877-Aïn Sefra, 1904) un grand périple. Déguisée en homme, elle parcourt le sud algérien, embrasse la religion musulmane et partage le quotidien des bédouins.

Cette production compte restituer l’aura du personnage à partir de ses carnets de voyages, a-t-on indiqué. “Il y aura là une espèce de jeu littéraire très subtil qui jouera sur la dualité, l'ambiguïté et les non-dits du personnage.” Entre septembre et décembre 1903, Isabelle Eberhardt a publié beaucoup d’articles sur Aïn Sefra, Moghrar, Beni Ounif, Figuig...

C'est dans cette région même qu'elle meurt un 21 octobre 1904 dans l'inondation de l'oued Sefra. Elle est enterrée au cimetière de Sidi Boudjemaâ à Aïn Sefra. Parmi ses principaux écrits : Nouvelles algériennes (1905), Dans l'ombre chaude de l'Islam (1906) et Les journaliers. “Nomade j’étais, quand toute petite je rêvais en regardant les routes ; nomade je resterai toute ma vie, amoureuse des horizons changeants, des lointains encore inexplorés”, avait-elle écrit dans l’une de ses publications.

Isabelle Eberhardt a déjà été incarnée au cinéma par l'actrice française Mathilda May en 2001, dans un film du réalisateur australien Ian Pringle. Ce dernier évoque sa vie avec fascination. Elle était “sainte, héroïne, sensualiste, un tourbillon féminin au cœur duquel la vie coulait comme un torrent sans fin.

Écrivain, aventurière, idiote à jamais agitée, poussée par des forces qu'elle ne comprenait pas, elle a passé sa courte vie à tenter de se débarrasser du superflu pour se confronter au réel”.

R. C.


El Watan - 22 décembre 2003
DOCUMENTAIRE / Sonder le mystère Eberhardt

La cinéaste tunisienne Raja Amari entamera, à partir du mois de janvier, le tournage d'un film documentaire sur Isabelle Eberhardt. La réalisatrice de Satin rouge abordera davantage la tranche de vie que l'écrivain et journaliste a passée en Tunisie.

«Il y aura une espèce de jeu littéraire très subtil qui jouera sur la dualité, l'ambiguïté et les non-dits du personnage», avait déclaré la cinéaste, citée par l'APS. Isabelle Eberhardt est d'origine russe. Elle s'intéressa très tôt au monde musulman, s'installa dès le début du XIXe siècle à Aïn Sefra, puis à Beni Ounif, au Sud algérien, et sillonne toute la région environnante. Elle meurt dans cette région en 1904, victime d'une inondation à Oued Sefra. Parmi ses publications : Nouvelles algériennes (1905), A l'ombre chaude de l'Islam (1906) et Les Journaliers.

Côté personnage, Eberhardt est connue pour avoir mis longtemps des vêtements d'hommes, s'habillant en burnous et pantalon. C'est aussi une femme «au caractère sombre, flou». Son comportement est jugé reprochable. Une femme «occidentale» qui n'a pas laissé son environnement sans questions. Un film biographique a été réalisé en 2001, par l'Australien Ian Pringle, et le rôle d’Isabelle Eberhardt a été interprété par Mathilda May. «Une sainte, héroïne, sensualiste, un tourbillon féminin au cœur duquel la vie coulait comme un torrent sans fin. Ecrivain, aventurière, idiote, à jamais agitée, poussée par des forces qu’elle ne comprenait pas, elle a passé sa courte vie à tenter de se débarrasser du superflu pour se confronter au réel», l'avait qualifiée Ian Pringle.

Par Am. K.

Edmonde Charles-Roux et Isabelle Eberhardt

Biographie:

Originaire du Midi de la France, Edmonde Charles-Roux a d’abord vécu sa petite enfance à Prague. D’abord infirmière de guerre, elle entre à la rédaction de Elle où elle passe deux années. Elle rejoint ensuite l’équipe de Vogue dont elle sera rédactrice en chef. Elle y demeure 16 ans.
Après avoir retrouvé la vie civile, Edmonde Charles-Roux entra à la rédaction d’un journal en voie de création, un hebdomadaire féminin : Elle. Elle y passa deux ans. Ensuite, elle travailla à l’édition française du journal Vogue en tant que courriériste, où elle deviendra rapidement rédactrice en chef et le demeurera pendant 16 ans. Edmonde Charles-Roux est l’auteur de nombreux scripts originaux pour les ballets de Roland Petit et d’adaptations d’œuvres littéraires dont le ballet le Guépard d’après le roman du prince de Lampedusa.
Ses œuvres sont traduites en dix-sept langues étrangères. Oublier Palerme lui a valu le prix Goncourt. Le 13 septembre 1983, Edmonde Charles-Roux a été élue membre de l’Académie Goncourt .


 

"Isabelle Eberhardt est un immense personnage de l'histoire algérienne"

"J'ai le regret de ne pas avoir appris l'arabe"

Edmonde CHARLES-ROUX

Commentaires

Que savait-on, jusqu'à ce livre, d'Isabelle Eberhardt, cette jeune femme d'origine russe, née en 1877, morte en 1904, qui décida de se convertir à l'islam et de rompre avec les moeurs de son temps ? Qui choisit de porter des vêtements d'homme avant de devenir, sous le nom de Mahmoud Saadi, cette rebelle qui fascina Lyautey ? Pour Edmonde Charles-Roux, il y avait là toute la matière d'un prodigieux roman vrai. ? travers des archives inédites, elle a ainsi recomposé l'itinéraire d'une héroïne "irrégulière" et mystique. Isabelle du désert rassemble, en un seul volume, l'édition définitive des deux tomes consacrés à Isabelle Eberhardt par Edmonde Charles-Roux, Un désir d'Orient et Nomade j'étais.


Pierre Marcabru [Figaro Littéraire - 26 juin 2003]

Présentation

Il est des personnages qui tirent irrésistiblement leur biographe vers le romanesque. C'est que tout bêtement leur vie est un roman. Ainsi en est-il d'Isabelle Eberhardt qui, dans les années 1900, habillée en homme, sillonna le Maghreb. Edmonde Charles-Roux a beau multiplier les notes, plus de cent cinquante pages, pour que nous croyons que son héroïne est faite de chair et d'os, Isabelle échappe toujours vers l'imaginaire. Elle est spontanément légendaire. Nous avons peine à croire qu'elle fut ainsi. Nous n'avons point de règles et de compas pour prendre ses mesures. Elle se place résolument hors des réalités du monde, et plus encore de ses nécessités. Edmonde Charles-Roux ne peut que la rejoindre dans ce no man's land fait de dunes et de palmiers où elle épuise son existence à suivre les caravanes. Isabelle du désert commence chez Tourgueniev et finit chez Loti. Nous passons de la Russie au Sahara sans quitter les aléas de la littérature, et pourtant tout est vrai, car Isabelle, et ce n'est pas sa moindre vertu, ne ment jamais. La singularité lui est naturelle.
À la fin du siècle dernier, j'entends le dix-neuvième, une demoiselle de vingt-deux ans, déguisée en homme, le cheveu ras, et coiffée d'un fez, déambule dans les rues de Genève. Ce garçon manqué y est né le 17 février 1877 d'une mère russe, Nathalie de Moerder, et d'un père qui n'est inconnu que pour l'état civil. Il s'appelle Alexandre Nicolaievitch Trofimovsky, et c'est le précepteur des enfants de Mme de Moerder. Mme de Moerder s'est mariée à vingt ans avec un homme qui avait le double de son âge. Il n'est question que de généraux et de fonctionnaires couverts de décorations et de rentes. Mme de Moerder n'y trouve pas son compte, et cette Iphigénie tombe dans les bras de l'inévitable précepteur, amoureux et plébéien, mais qui n'a rien d'un Julien Sorel. C'est un séducteur sérieux, sinon pot-au-feu, et qui, pas revanchard, a l'instinct de famille.
Ils filent, dit-on, tous deux en Suisse avec les enfants pour fuir le scandale et vivre le parfait amour. Nous sommes déjà en plein romanesque. Ce fut sans doute moins romantique. Revenons à nos moutons. Isabelle Eberhardt, qui a pris le nom de sa grand-mère, apparaît donc vingt-deux ans plus tard vêtue de pied en cap en cavalier arabe. Comment en est-elle arrivée là ? C'est le grand mystère, et il ne sera pas révélé. Isabelle le connaît-elle ? Elle vole vers l'Afrique comme un oiseau migrateur. Quelque chose l'attire, mais quoi ? Le désert, l'islam, les Maures, l'aventure, un climat, des gouffres ? Et que fuit-elle ? Elle-même ? Les autres ? On ne sait. Cette terre brûlée de soleil est son eldorado. Plutôt son paradis d'Allah.
Pourquoi cet habit d'homme, et qui ne sera jamais un hommage à Sapho ? Par commodité, je pense, ou simplement pour accorder l'extérieur au dedans. Quand elle s'habille en femme, c'est un jeune garçon déguisé. On n'y croit pas. On sent tout de suite le travestissement. En bédouin, en revanche, elle est tout à fait elle-même. On lui donnerait le bon Dieu, ou le Prophète, sans confession. Les marabouts les plus suspicieux s'y tromperont. Au fond, si elle garde toute sa vie un fez sur la tête, c'est que le fez convient à sa tête. Elle est née pour vivre au désert, mais point comme un ermite, elle y mourra, en 1904, engloutie dans les eaux d'un oued en crue. Elle avait vingt-sept ans. En cinq ans, elle aura fait le tour de ses rêves, et mieux encore de ses désirs, peut-être même de ses plaisirs. Elle s'est amusée à être elle-même jusqu'à perdre sa mise. Qui peut en dire autant ?
Toutes les vies sont plus ou moins subies, et n'échappent jamais aux concessions obligées. Celle d'Isabelle est totalement voulue. Il ne s'agit point d'ambition. Elle n'en a pas. Il ne s'agit pas d'orgueil, si elle en a, elle le garde pour elle. Il s'agit d'ouvrir grand les yeux, de regarder autour et d'aller de l'avant. C'est-à-dire le plus loin possible, sans plans préconçus, hors des sentiers battus et sur des terres inconnues. Celles de l'esprit aussi. Aventure mystique ? On ne sait, mais physique sûrement. Cette fille de la curiosité se sent arabe comme d'autres se sentent moine. Par pure délectation de l'âme. Elle poussera le jeu si loin qu'elle épousera Slimane, un sous-officier de spahis. Ce sera le grand amour de sa vie, et probablement le seul. On voit qu'elle aime braver. Et sa plus forte bravade sera de se faire musulmane. Elle se nommera Mahmoud Saadi, et sera enterrée dans un cimetière arabe.
Certes, elle aura d'autres hommes, mais ce sont d'abord des camarades. Certains coucheront avec elle, mais la plupart lui tiendront la main avec amitié, parfois avec tendresse. Elle trouvera ses meilleurs copains parmi les officiers des Affaires indigènes, les médecins militaires. Sa connaissance des Arabes, de leur culture, de leur religion, de leurs moeurs, le respect qu'elle leur porte, les fascine. Au fond, elle les esbroufe, comme à la fin de ses jours, elle esbroufera Lyautey. Par quoi séduit-elle ? Par sa beauté ? Elle n'en a plus si jamais elle en eut. C'est une vieille femme édentée, au crâne nu, dont la voix cassis-cognac rappelle les cuites répétées. Que lui reste-t-il ? L'intelligence des êtres, des choses, la lucidité et le courage. La connaissance profonde des indigènes, le sens inné de la justice. La liberté d'être et de penser poussée jusqu'à la plus extrême témérité. Cela donne du sel à sa conversation.
À sa mort, Lyautey écrira : «Elle était ce qui m'attire le plus au monde : une réfractaire. Trouver quelqu'un qui est vraiment soi, qui est hors de tout préjugé, de toute inféodation, de tout cliché et qui passe à travers la vie aussi libérée de tout que l'oiseau dans l'espace, quel régal...» Bel et singulier hommage d'un futur maréchal de France. Il fera chercher par ses officiers les manuscrits d'Isabelle perdus dans les boues de l'oued. On en retrouvera quelques-uns. Isabelle a toutes les qualités, aujourd'hui oubliées, du reporter. Elle décrit simplement ce qu'elle voit, n'ajoute point ses opinions et ses passions à la réalité des faits, montre sans plaider, observe sans juger, témoigne le plus scrupuleusement d'une vérité qu'elle reconnaît même si elle ne l'aime pas et lui est contraire.
Tel est le portrait amical, aigu, loyal, que dessine Edmonde Charles-Roux. Portrait d'autant plus fascinant qu'elle place son modèle devant les arrière-fonds d'une société furieuse et convulsive, peuplée d'extravagants et d'imbéciles, de téméraires et de pleutres, d'âmes fortes et d'âmes basses, qui, en Algérie comme en France, mêlent en un même tourbillon argent et politique, idéalisme et calcul. Au coeur de ces comédies parfois sanglantes, parfois ignobles, Isabelle Eberhardt passe comme une étrangère, intacte, innocente, telle une inextinguible petite flamme.

Isabelle du désert
d'Edmonde Charles-Roux. Grasset, 30 €.

 

 

Dans les journaux:

L'Expression - 12 novembre 2006
«Isabelle est un trait d’union entre deux cultures»

L’auteure, connue pour son riche parcours et son long combat, a surtout voulu, à travers ce déplacement, réaffirmer ses positions littéraires et philosophiques humanistes.

Edmonde Charles-Roux, présidente de l’Académie Goncourt a été l’invitée du Sila, venue spécialement pour présenter la réédition de son livre Isabelle du Désert qui comprend ses deux ouvrages sur Isabelle Eberhardt, Un désir d’Orient, tome 1 qui retrace sa jeunesse écrit en 1989 et Nomade, j’étais, tome 2 qui s’arrête sur ses années africaines.
Par delà cette contribution, l’auteure, connue pour son riche parcours et son long combat, a surtout voulu, à travers ce déplacement, réaffirmer ses positions littéraires et philosophiques humanistes qui encouragent le rapprochement entre les cultures et les peuples du Nord et du Sud.
L’Expression l’a interviewée en exclusivité permettant, en vérité, d’aller vers la rencontre de deux femmes peu ordinaires: Edmonde et Isabelle.
À notre grande surprise, c’est elle, Edmonde qui pose, la première, la question: «que voulez-vous connaître, Monsieur?». Notre réponse: «c’est simple: Edmonde et Isabelle à la fois».

L’Expression: Voulez-vous d’abord vous présenter au lectorat du journal?.
Edmonde Charles-Roux: Vous savez, ma vie et mon parcours sont connus. J’appartiens à une famille française bourgeoise, mais j’ai vécu des épreuves difficiles en partageant les peines et les joies de mon peuple, notamment durant les dures années de la Seconde Guerre mondiale.

On dit que vous vous êtes forgé un destin?
Vous savez, je ne suis pas universitaire. Mes diplômes s’arrêtent au Bac en raison de la guerre. Après, je me suis formée moi-même au contact de grandes gens du journalisme et de la culture.

Que retenez-vous de cette période?
Par ma position de fille de diplomate, j’aspirais à mieux. Mais que voulez-vous, j’ai volontiers répondu à l’appel de la patrie en me rendant au front en tant qu’infirmière.

Comment êtes-vous venue alors à l’écriture?
J’ai opté d’abord pour le journalisme. J’étais très motivée par les reportages. Ce fut les débuts à France Soir, puis l’hebdomadaire Elle (1947-49) et surtout Vogue (1950-66) où j’avais occupé le poste de rédactrice en chef.

Ceci pour votre parcours de journaliste et pour les écrits et les ouvrages?
Vous savez, la transition vient ensuite logiquement. Comme vous le voyez, j’ai commencé à publier mes premiers ouvrages à partir de 1966. Je cite Oublier Palerme qui a obtenu le prix Goncourt durant cette année, Elle, Adrienne (1971), L’irrégulière (1974), Le temps Chanel (1979), Stèle en 1980 et Une enfance sicilienne.

On voit que vous êtes influencée par la culture méditerranéenne. C’est cela qui vous a poussé à faire le reste, c’est-à-dire à venir au Sud et à vous intéresser à Isabelle?
Peut-être, oui. Mais je dois vous dire que l’histoire de cette jeune fille m’avait passionnée bien avant. Lorsque j’étais gamine, à l’âge de quatre ans. Le maréchal Lyautey, qui était un ami de mon père et qui était en poste dans le sud-est algérien au début du siècle passé, nous rendit visite à Rome une fois qu’il était en retraite et nous racontait son récit et surtout comment une partie de l’oeuvre d’Isabelle, qui avait été emportée par les crues de l’oued Aïn Sefra, avait été sauvée des décombres boueux grâce à ses ordres. Isabelle effectuait une mission de reportage de guerre dans cette région lorsqu’elle avait été surprise par des pluies diluviennes.

C’est un rêve d’enfance devenu réalité?
Vous savez, en écrivant les deux ouvrages consacrés à Isabelle, j’ai encore découvert beaucoup de choses sur elle, sa personnalité, son idéal, son attachement, son amour pour l’autre, son sens de l’aventure, son humanisme.

La vie d’Isabelle est courte, mais elle vous a marquée à ce point?
Ecoutez, je ne prétends pas avoir tout dit sur elle. C’est une vie très riche pleine d’enseignement et d’inspiration.

Le mot de la fin...
Je remercie les responsables du Sila pour cette invitation et, tout particulièrement, le directeur général de l’Anep, qui m’ont permis de visiter l’Algérie et de présenter mon ouvrage au public algérien.

Propos recueills par
Smaïl BOUDECHICHE


La Nouvelle République - 11 novembre 2006
café littéraire duXIe Sila
Edmonde Charles-Roux parle d’Isabelle Eberhardt

Libre mais point libertine, aventureuse mais point aventurière, Isabelle Eberhardt a eu, durant toute sa vie à se battre pour s’imposer. Une vie, certes courte puisqu’elle est morte tragiquement à l’âge de 27 ans mais qui vaut mille vies.

Jeudi dernier, le café littéraire du XIe Sila a accueilli l’académicienne Edmonde Charles-Roux qui est venue animer une rencontre autour de la vie et de l’œuvre d’Isabelle Eberhardt.
Etait également présent Antoine Boussin, de chez Grasset, l’éditeur chez qui a été publiée Nomade, j’étais, la biographie la plus complète sur Isabelle Eberhardt. Nombreux sont ceux qui se sont intéressés à l’œuvre mis surtout à la vie d’Isabelle Eberhardt mais on a dit tellement de choses à son sujet, souvent des choses contradictoires qu’on a fini par l’affubler d’étiquettes ne lui rendant pas vraiment justice.
Edmonde Charles-Roux a consacré plusieurs ouvrages à la jeune femme, mais on évoquera surtout Libre, j’étais qui est considérée comme la biographie la plus complète sur Isabelle Eberhardt.
Jeudi dernier, lors de la rencontre animée dans le cadre du XIe Sila, l’académicienne a, une fois de plus, défendu la «réputation» de cette Genevoise convertie à l’islam, en disant : «On a dit d’elle qu’elle était juive, on dit d’elle aussi qu’elle était la fille naturelle de Rimbaud, qu’elle était espionne. On a dit beaucoup de choses. C’est faux. Je n’admet pas qu’on dise des gens ce qu’ils ne sont pas…», ajoutant : «Elle a été injuriée, torturée par les Français pour les opinions qu’elle avait. Il est impossible qu’Isabelle ait été espionne. Les officiers dits d’affaires indigènes suffisaient à la tâche.»
Et l’admiration de Mme Charles-Roux ne s’arrête pas là, car elle dit : «Elle a fait des choses extraordinaires. Quand elle le voulait, c’était une force (…).» Intelligente et courageuse, Isabelle Eberhardt a été au devant de l’information, en embrassant une carrière journalistique. «Elle a écouté, rapporté et commenté tous les points de vue», a commenté encore Edmonde Charles-Roux. Et cela n’a pas été sans la mettre en danger de mort car sa droiture dérangeait. D’ailleurs, elle sera vouée aux gémonies et on tentera même de l’assassiner. Mais jamais elle renoncera à vivre comme elle l’entendait ni même à écrire ce qu’elle ressentait et ce jusqu’à sa mort, en 1904, dans la crue d’un oued à Aïn Sefra.
Née à Genève en 1877, Isabelle Eberhardt était la fille illégitime de réfugiés russes : Natalia de Moerder, née Eberhardt, et Alexandre Nicolaïevitch Trofimovsky, dit Vava. C’est à Meyrin, à la Villa Neuve, en Suisse qu’Isabelle passe son enfance en compagnie de quatre des enfants de Natalia : Nicole, Augustin, Natalie et Volodia.
Après avoir été instruite par son père, la jeune fille fréquente ensuite l’école secondaire. La Villa Neuve était un lieu de rencontre cosmopolite, où l’on entend parler le russe, le français, l’allemand, l’italien et l’arabe, parfois aussi le grec et le latin. En grandissant dans cet environnement multiculturel, Isabelle Eberhardt apprendra la tolérance et contractera cette envie d’aller à l’aventure pour découvrir d’autres espaces. Isabelle entend un jour parler pour la première fois de l’Algérie.
En 1895, à l'âge de 18 ans, elle publie es premières nouvelles dans plusieurs journaux. On citera Infernalia " parue dans La Nouvelle Revue parisienne puis Vision du Maghreb. Isabelle Eberhardt y décrit l’Algérie qu’elle n’a pourtant encore jamais visitée.
En mai 1897, Isabelle Eberhardt effectue, enfin, son premier voyage en Algérie. Elle est accompagnée de sa mère qui souhaite se rapprocher de son fils Augustin, engagé dans la Légion d’honneur. Les deux femmes se convertissent à l’islam et Isabelle prend le pseudonyme masculin arabe de Mahmoud. La mère d’Isabelle, Natalia de Moerder, décède peu après, en novembre 1897, à l’âge de 59 ans. En 1898, l’organe de presse l’Athénée publie les nouvelles d’Isabelle. Suite à une dispute avec le directeur, sur fond d’antisémitisme et d’affaire Dreyfus, Isabelle Eberhardt n’est publiée et se trouve sans ressources.
Elle débute à cette époque la rédaction de Rakhil, roman d’amour entre un étudiant musulman et une jeune fille juive, qui l’accompagnera partout mais qu’elle n’achèvera pas. En 1899, Isabelle perdit son frère Volodia qui mit fin à ses jours puis son père Vava. En juin 1899, Isabelle et son frère Augustin gagnent Tunis. Isabelle poursuit seule la route vers l’Algérie. Déguisée en homme, elle est vêtue d’un burnous blanc et coiffée d’un turban. Elle côtoie les caravanes et les convois militaires et écrit pour un journal qui lui a commandé ses impressions de voyage.
Isabelle Eberhardt rencontre l’amour de sa vie en la personne de Slimane Ehnni, un soldat des corps de cavalerie indigène de l’armée française en Afrique du Nord. En janvier 1901, elle est victime d’une tentative d’assassinat à Béhina. En mai 1901, les autorités françaises la poussent à quitter l’Algérie. Elle gagne Marseille, sous un faux nom et vêtue d’un bleu de chauffe pour voyager en 4e classe, non autorisée aux femmes.
Isabelle Eberhardt est ensuite convoquée à Constantine en qualité de victime et témoin dans le procès qui devait s’ouvrir le 18 juin 1901, suite à la tentative d’assassinat dont elle avait été victime. Elle rédige une lettre dans un quotidien d’Alger qui donnait sa version des faits. Le coupable est finalement condamné et Isabelle bannie d’Algérie. On estimait que son mode de vie et ses déguisements étaient des facteurs de troubles. Elle finit par obtenir l’autorisation d’épouser civilement Slimane le 17 octobre 1901 à Marseille.
Le couple rejoint l’Algérie le 14 janvier 1902. Isabelle Eberhardt reprend ses voyages dans le désert. De retour à la capitale, Victor Barrucand lui offre un poste d’envoyée spéciale pour le journal Akhbar. Elle collabore aussi avec Luce Denaben, directrice de l’école-ouvroir des filles musulmanes d’Alger. Pour la première fois de sa vie, Isabelle Eberhardt peut véritablement vivre du journalisme. La soif des grands espaces la reprend. Elle repart, de plus en plus longtemps, à travers les immensités du Sahara.
Ses périples sont publiés régulièrement dans Akhbar, où elle tient une colonne. Dans ses nouvelles, si riches en couleurs et atmosphères, Isabelle Eberhardt n’hésite pas à défendre les fellahs et à s’élever contre la colonisation. En 1903, elle se rend à Aïn Sefra où un conflit de frontière fait rage entre le Maroc et l’Algérie. Elle officie comme «reporter de guerre», sans doute une première pour une femme. Ses articles et analyses politiques sont prisés par de nombreux journaux dont le Mercure de France. Elle se lie d’amitié avec le colonel Lyautey, futur Maréchal de France.
Le 21 octobre 1904, Slimane, en permission, la rejoignit à Aïn Sefra. Ce jour fut le dernier d’Isabelle Eberhardt. Emportés par les crues de l’oued Aïn Sefra, Slimane est retrouvé vivant, tandis qu’Isabelle, affaiblie par le paludisme, n’en réchappe pas. On la retrouve dans les ruines de sa maison. Elle est enterrée au cimetière musulman. On retrouve ensuite le manuscrit de Sud oranais que Barrucand fait publier un an plus tard. L’œuvre foisonnante d’Isabelle et sa vie fascinante l’auront à jamais faite passer à la postérité.

Hassina A.


El Watan - 11 novembre 2006
Sila-Café littéraire avec Edmonde Charles Roux
Isabelle Eberhardt, son œuvre, sa vie...

Si l’année dernière Edmonde Charles Roux n’a pu être présente au Salon international du livre, alors qu’elle était programmée, l’édition 2007 l’a comptée parmi ses invités.

La conférence qui a duré deux heures a permis au modérateur Antoine Boussin, qui travaille pour le compte de la maison Grasset, de diligenter, de main de maître, la rencontre. Une rencontre placée sous le signe de la mémoire et du souvenir. Spécialiste de la question Eberhardtienne, Edmonde Charles Roux a d’abord tenu à revenir sur son riche parcours littéraire. Elle est originaire du midi de la France. Elle a vécu sa petite enfance à Prague où son père était promu ministre de France. Rome est la deuxième capitale européenne où se poursuit ses études.
Son père avait été nommé ambassadeur auprès du Saint-Siège. La mission de celui-ci est interrompue par la guerre de 1939, lorsqu’il fût appelé à diriger le secrétariat général des Affaires étrangères. Quand éclata la guerre de 1939, l’écrivaine préparait un diplôme d’infirmière, à l’issue duquel elle fût affectée dans un corps d’ambulancières. Desservant dans une ambiance lourde dans le secteur de Verdum, elle est blessée en 1940 lors d’une bombardement. Elle est une seconde fois blessée lors de l’entrée de la première armée française en Autriche.
Après avoir retrouvé la vie civile, elle entre à la rédaction d’un journal en voie de création, Elle, où elle y passe deux ans. Puis, elle occupe le poste de rédactrice en chef du journal Vogue pendant 16 ans. Edmonde est l’auteure de nombreux scripts originaux pour les ballets de Roland Petit et d’adaptations d’œuvres littéraires. Ses œuvres sont traduites en dix-sept langues. En 1983, elle fût élue membre de l’académie Goncourt. sur un ton affectif, Edmonde Charles Roux reconnaît que son mari Gaston Défèvre l’a séduite par ses idées proches du socialisme.
« Ce qui m’a plu chez mon mari, c’est son contact avec l’Algérie et sa vison des choses. C’était une communion de la pensée méditerranéenne », dit-elle. Edmonde Charles Roux est l’auteure de deux célèbres volumineux ouvrages sur Isabelle Eberhardt intitulés : Isabelle du désert, un désir d’Orient nomade et Nomade, j’étais. A l’origine, dit-elle, de toute biographie, il y a une connaissance. A travers une recherche minutieuse aux Archives de France, l’auteure a mis six ans pour l’écriture de chaque livre.
« Le métier d’écrivain est le plus égoïste des métiers », lance-t-elle. Edmonde Charles Roux a tenu à réaliser une biographie sur Isabelle car beaucoup de mal a été dit sur elle, comme notamment qu’elle était une espionne. Pour ceux qui ne situent pas le personnage, Isabelle Eberhardt est née à Genève en 1877. La naissance d’Isabelle a donné lieu à de multiples spéculations car sa mère, étant veuve d’un général, a donné naissance à un enfant. Elle est élevée par un précepteur qui lui enseignera toutes les matières et certaines langues.
Amoureuse de l’étude, Isabelle remplit ses cahiers de notes d’histoires et de littérature. A 20 ans, elle quitte Genève pour Bône, dans l’Est constantinois. La religion musulmane va l’imprégner totalement. Pendant une grande partie de son existence, elle mène une vie de nomade, vêtue d’un costume d’homme. elle peut alors entrer dans tous les endroits où les femmes ne sont pas admises, chose qui facilitera son travail de journaliste. Cet habit éveille la suspicion de certains colons qui se mettent à la surveiller.
Elle rencontre à El Oued-Slimane, qui deviendra son mari. Elle a à son actif un grand nombre de nouvelles, un roman inachevé, des articles de voyages et sa correspondance qu’elle considérait comme une partie de sa vie : le désert. Le 2 octobre 1904, elle trouve la mort lors d’une inondation à Aïn Sefra, alors qu’elle a peine 27 ans. Pour Edmonde Charles Roux, Isabelle était spirituelle et drôle à la fois. La vie du désert l’a usée avec une séduction indéniable, son livre posthume, publié deux ans après sa mort, a été le premier élément d’une construction formelle.
A la question de savoir si elle est réellement la fille de Rimbaud, l’intervenante affirme que cela est sans fondement. « Isabelle était une femme qui a su s’imposer. Ses temps forts qu’elle a vécus doivent faire partie de notre mémoire. Elle a été torturée par les français pourles simples opinions qu’elle avait. On disait d’elle qu’elle était espionne, alors que les officiers dits d’affaires indigènes suffisaient pour cette tâche. » En guise de conclusion, l’intervenante a révélé qu’Isabelle Eberhardt faisait partie de sa vie depuis sa plus tendre enfance : « on parlait beaucoup d’elle à table.
Mon frère se déguisait même en Isabelle. Comment ne pas entreprendre sa biographie lorsqu’on a été bercé par son histoire dès son jeune âge ? » Isabelle Eberhardt est un nom fortement ancré dans certaines mémoires, notamment dans celle de la population de Aïn Sefra où une association active pour la préservation de sa mémoire.

Nassima Chabani

Isabelle Eberhardt "le film"

Film : Isabelle Eberhardt

La vie d'Isabelle Eberhardt a inspiré de nombreux auteurs. Parmi eux, Ian Pringle qui lui consacre un film : "Isabelle Eberhardt", dans lequel Mathilda May interprète le rôle-titre aux côtés de Tcheky Karyo et Peter O'Toole.

Il décrit ainsi son héroïne : "écrivain, aventurière, idiote ; à jamais agitée, poussée par des forces qu'elle ne comprenait pas, elle a passé sa courte vie à tenter de se débarrasser du superflu pour se confronter au réel et c'est cette réalité qui l'a précipitée dans le noir, l'a jetée dans l'abîme duquel ne sort jamais aucun sens."


Pays : France, Australie
Année : 1991
Catégorie : Aventure
Durée : 115 mn

Lieux :
Berlin, Allemagne
Tunisie

Casting :
Matilda May - Isabelle Eberhardt
Tcheky Karyo - Slimène
Peter O'Toole - Major Lyautey
Richard Moir - Lieutenant Comte
Arthur Dignam - Capitaine Cauvet
Claude Villers - Victor Barracund
Nabil Massad - Brahim
Ben Smail - Hussein

Réalisateur : Ian Pringle
Producteur : Jean Petit
Producteur : Daniel Scharf
Co-Producteur : Jean-Francois Lepetit
Co-Producteur : Isabelle Fauvel

Distributeurs :
Toho-Towa
Films Ariane
JugendFilm


Isabelle Eberhardt par Ian PRINGLE

Il y a environ dix ans, lorsque j'ai lu des textes sur la vie d'Isabelle Eberhardt pour la première fois, j'étais non seulement fasciné et intrigué par cette femme dont la vie avait été si courte et si étrange, mais j'ai également ressenti une sorte d'affinité avec elle. Je ne cherche pas à trouver des parallèles avec ma propre vie en disant cela, mais il y avait quelque chose dans son comportement et sa perception du monde que je comprenais bien. Ce sentiment ne s'explique pas. Comme dans mes autres films, j'ai toujours rigoureusement évité toute sorte d'analyse intellectuelle quant à mes propres motivations de réalisateur. Faire cela, pour moi, revient à une sorte de fouille intellectuelle de mon subconscient qui, j'ai bien peur, empièterait sur ce que j'estime le plus en tant que cinéaste, c'est à dire mes instincts.

En ce qui concerne la femme elle-même, je peux dire ceci : Aucune vie n'est faite d'une seule pièce ; chaque vie est faite de disjonctions, de contradictions et de promesses non tenues ; entre la recherche désespérée du sens de la vie et la dernière destruction de l'espoir, il se trouve tout le mystère des expériences de la vie qui indique avant tout notre différence absolue face au monde et le drame impossible qu'est notre vie sur terre.

Elle était tout : bouffon, sainte, héroïne, sensualiste, un tourbillon féminin au coeur duquel la vie coulait comme un torrent sans fin. Ecrivain, aventurière, idiote ; à jamais agitée, poussée par des forces qu'elle ne comprenait pas, elle a passé sa courte vie à tenter de se débarrasser du superflu pour se confronter au réel et c'est cette réalité qui l'a précipitée dans le noir, l'a jetée dans l'abîme duquel ne sort jamais aucun sens.

Morte à l'âge de vingt-sept ans, noyée dans une crue subite sur le bord du Sahara algérien, sa vie étonne de par ses contrastes nets et ses fractures profondes : qui était-elle ? Que voulait-elle ? Se connaissait-elle vraiment ? Les questions fusent de toutes parts, de grandes questions impénétrables qui s'élèvent autour de ce derviche fait de passions et peurs : la mort, la douleur, la souffrance, que sont-elles exactement ? Qu'est-ce que la vie ? Comment faire pour la vivre en présence des pressions, des conflits qui en font partie ? Et l'amour, ce grand tourment et cet immense réconfort, comment peut il exister et comment l'atteindre ?

Elle a tout réussi, mais elle n'a rien réussi. L'amour qu'elle a rejeté, la célébrité qu'elle détestait, le savoir qui n'avait pas de sens ; mais, comme une feuille emportée par un torrent, elle continuait à avancer, tournant, se noyant, refaisant surface avant de plonger à nouveau dans le courant rageur d'expériences nouvelles, de ce monde qui déposait ses cadeaux, ses pièges, ses déceptions à ses pieds comme autant de joyaux d'une valeur inestimable. Perdue, et pourtant éternelle, elle éclairait comme un feu dans la nuit et, pendant ce bref instant, la lumière de son âme embrasée envoyait ses rayons à travers le temps et l'espace afin de nous toucher encore, nous qui sommes éloignés d'elle par un siècle de désespoir et un monde de misère, elle nous donne peut-être le courage de faire face à la nuit qui dévore tout et de vivre là où il est possible de vivre.

Rétrospectivement, le tournage de ce film fut enthousiasmant et triste. Enthousiasmant, car je le tournais enfin ce film. Je commence à croire qu'un réalisateur ne "vit" qu'au moment du tournage. Triste, car je me rendais compte, au fur et à mesure qu'on avançait, qu'aucun film sur la vie de cette femme ne pourrait la montrer à sa juste valeur.

Il y a quelques semaines, j'ai lu un texte de Théodore Roosevelt : "Ce n'est pas le critique qui compte, ni celui qui montre les défauts de l'homme fort ou qui indique au bon Samaritain comment mieux faire. Le plus méritant est celui qui est dans l'arène ; dont le visage est sali par la poussière, la sueur et le sang ; celui qui lutte vaillamment ; celui qui se trompe et qui s'en remet ; celui qui connaît les grandes passions et les grands engagements et qui se consacre à la bonne cause ; celui qui, au mieux, connaît enfin le triomphe de la réussite ; et qui, au pire, s'il échoue, le fait avec éclat, de sorte que sa place ne sera jamais parmi ces âmes froides et timides qui ne connaissent ni la victoire, ni la défaite."


Synopsis :

Le destin scandaleux d'un écrivain qui fut d'abord une aventurière, peut-être une espionne, avant tout une femme libre.

Isabelle Eberhardt est née à Genève en 1877, des amours illégitimes d'un ex-pope de l'Eglise Orthodoxe russe et de la femme d'un général de l'armée du Tsar convertie à l'Islam. Elle grandit dans l'univers clos de la Villa Neuve, aux abords de Genève.

Enfance austère et solitaire, toujours habillée en homme, entourée de ses frères et de son père, adepte de la philosophie nihiliste.

Très vite, elle tente d'échapper au despotisme paternel, cédant à sa fascination pour les contrées exotiques (elle a appris l'arabe classique). Elle s'absorbe dans les écrits sur le lointain Maghreb et embarque pour l'Afrique du Nord. Là, elle commence à écrire pour un journal local.

Rapidement, son style d'écriture et de vie inquiètent : elle s'enivre, fume du kif, finit souvent la nuit avec un indigène. Tantôt vêtue en homme, tantôt en femme, sa personnalité paradoxale, sa détresse authentique, suscitent l'hostilité des colonialistes français.

Initiée à la Quadrya, confrérie sufiste, elle adopte pour justifier son déguisement masculin le nom de Si Mahmoud Essadi. Ses voyages à travers le Sahara, la vie du désert, ses mystères sont une épreuve initiatique. Isabelle devient une jeune femme toujours poussée à l'action, conduite à la folie par sa soif de vivre, sa volonté farouche de combattre l'injustice et la suffisance.

Alcoolique et malade, elle reste obsédée dans sa vie et dans son oeuvre, par la quête de la liberté absolue. Sa vie tumultueuse croise des personnages exceptionnels : le chef de la Quadrya en lutte pour débarrasser l'Algérie de la domination française, le troublant colonel Lyautey qu'enflamme l'idée d'un modernisme arabe, et surtout Slimen, qu'elle va aimer scandaleusement et épouser.

Entre tentatives d'assassinat et accès de malaria, Isabelle, nature ardente en tout et toujours exagérée, vit la vie qu'elle a choisie : "Personne n'a jamais vécu aussi au jour le jour que moi, personne n'a jamais été si dépendante du hasard."

Cette vie va s'arrêter en 1904 dans les montagnes de l'Atlas par une nuit d'orage. Sa maison, construite sur le lit d'un oued asséché, est emportée par un torrent d'eau boueuse. Isabelle meurt noyée. Elle avait 27 ans.



Générique :

ISABELLE EBERHARDT

Mathilda MAY

SLIMENE

Tcheky KARYO

LYAUTEY

Peter O'TOOLE

BARRUCAND

Claude VILLERS

COMTE

Richard MOIR

CAUVET

Arthur DIGNAM

HUSSEIN

Ben SMAIL

LACHMI

Foued NASSAH

TROPHIMOWSKY

Wolf HARNISCH

FRIDEL

Rene SCHOENENBERGER

AUGUSTIN

David PLEDGER

JOUE

Clément HARARI

MADAME DE MORES

Françoise BRION

SAYED

Lyece BOUKHITINE

NEFEZ

MOUSS

DE SUSBIELLE

Olivier PAJOT

 

et avec :Salem HOUSSINE, Nourredine BOU SELMI, Slim BEN CHEIKH, Hichem ROSTROM, Moez KAMOUN, Nasser BOUSSAFA, Phil JONES, Lars MICHALAK, Thierry POUGET, Tarak HARBI, Abel JEFRI, Victor HAIM, Alberto CANOVA, Michel UTEAU, Vincent-Marius BAIADA, Peter LEISS, Taoufik EL AYEB, Nabil MASSAD, H. Joachim KAUFHOLZ.

Lounès Ramdani - 26 mars 2002

 

Les Hommes de Lettres Séfraoui et Isabelle

Khelifa Benamara (Ain Séfra :1947)

Isabelle Eberhardt et l'Algérie : (Biographie) - Éditions Barzakh, Alger, 2005

Présentation

"Ne peut-on, un siècle après la mort d'Isabelle Eberhardt (...), dépasser notre nationalisme chatouilleux, et accepter la coreligionnaire, la concitoyenne, qui a abandonné la Suisse pour venir, chez nous, embrasser l'Islam et adhérer à l'ordre mystique le plus prestigieux du monde musulman; ne peut-on accepter et redécouvrir sereinement l'écrivain sensible qui, le premier, a su poser un regard différent et restituer avec une grande authenticité l'âme des plus humbles Algériens de la période coloniale ?"

Kh B.

Qui était donc Isabelle Eberhardt, cette suisse d'origine russe naturalisée française, irrésistiblement attirée par l'Algérie ? Cette jeune femme qui se déguisait en homme était-elle seulement une originale, une adepte de l'errance et de la solitude ? Fut-elle espionne pour le compte de la France ? Autant de questions ...
Fascinée par l'Islam, elle apprit l'arabe, entra dans l'ordre mystique des Qadrya. Elle fut également journaliste, une écrivaine prolifique. Elle aima tant l'Algérie qu'elle y périt le 21 octobre 1904, à Aïn Séfra, emportée par un oued en crue.
Nombre d'ouvrages ont été consacrés à Isabelle Eberhardt. Dans leur sillage, Khelifa Benamara, né dans l'habitation même où elle mourut, nous livre une biographie captivante. Son talent de conteur mêle rigueur historique et narration fluide. Il raconte les pérégrinations d'Isabelle, ses amours, sa foi, ses erreurs, sa solitude. L'écriture est sans complaisance. Enflammée, alerte, elle dit la fascination mais surtout l'attachement qu'inspire cette jeune femme au destin peu ordinaire.

Ahmed Chami (Ain Séfra :1929-2004)

Poème en Hommage d'isabelle

En hommage à la mémoire de Ahmed Chami et à celle d'Isabelle ,Nous proposons le poème suivant qui est inspiré de la mort d'Isabelle,il y a un demi siècle de cela.

 

Cinquante ans ont passé;Pas de fleurs

N'a caressé depuis le tombeau qui s'efface.....

Ce poème est un bouquet de mon coeur

Qu'il détruise à jamais l'oubli qui te menace.

*

Ce poème je te l'offre Isabelle

L'ingrat ! C'est maintenant seulement que j'y pense

Mais j'attendais qu'une plume bien belle

S'emparât de ton nom pour l'étaler immense

*

Ce poème,je te l'offre Isabelle

Entends ma voix ! Entends l'Oranais désertique

C'est un hommage à toi qui fut si belle

A toi dont j'ai "soufflé" les Ecrits poétiques

*

Ce poème,je te l'offre Isabelle

O ma soeur ! que pleura une oasis entière

Lorsqu'emportée par une onde rebelle

Henni te découvrit -muette- entre deux pierres.

*

Ce poème,je te l'offre Isabelle

Car de Sliman,j'aurais été l'heureux rival

Puisque dans mes rêves quand je t'appelle

La nuit,tu me fais signe en montant un cheval

*

Cinquante ans passé. Seul un poète

Pur,va s'agenouiller devant tes blanches dalles

Et l'étranger qui l'aperçoit s'arrête

Etonné de le voir si malheureux,si pale